Europe

La phobie des attentats relancée en France

L’attaque d’un commissariat parisien jeudi, un an après le massacre de «Charlie Hebdo» confirme le risque redouté de réplique terroriste

Les policiers chargés d’enquêter sur le massacre de la rédaction de Charlie Hebdo par les frères Kouachi, le 7 janvier 2015, le répétaient depuis des mois: en plus des attentats prémédités, organisés par des filières islamistes basées en France ou en Belgique comme ce fut le cas le 13 novembre au Bataclan, le risque du «mimétisme terroriste» est à prendre très au sérieux. L’attaque, jeudi matin vers midi, un an pile après «Charlie» et l’Hyper Casher, d’un commissariat du quartier de la Goutte d’Or à Paris par un individu armé d’un hachoir et d’une ceinture d’explosifs factice, semble leur avoir donné raison.

Abattu par deux policiers en faction après avoir crié «Allah est grand», l’homme avait dans ses poches le drapeau de l’Etat islamique et «une revendication manuscrite non équivoque en langue arabe» selon le parquet. Mais le type d’arme blanche, ainsi que l’amateurisme des faux explosifs (une pochette d’où sortait un fil), accrédite l’idée d’un acte commis par un déséquilibré éventuellement familier de cette partie de la capitale à forte population immigrée.

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Cibles des extrémistes

La décision de passer l’acte ce jour-là, alors que le président François Hollande venait de présenter ses vœux aux forces de l’ordre dans la cour de la Préfecture de police de Paris, reste néanmoins très symbolique. Surtout pour les policiers et les militaires qui, déployés en grand nombre en raison de l’état d’urgence décrété le 13 novembre (jusqu’au 26 février), craignent de devenir les cibles favorites des extrémistes.

250 interdictions de sortie de territoire ont été prononcées depuis les attaques du 13 novembre

L’attaque de la Goutte d’Or suit l’interpellation près d’Orléans, avant Noël, de deux jeunes Français qui projetaient de s’en prendre aux forces de sécurité, et l’incident survenu le 1er janvier à Valence, où un automobiliste a foncé en voiture sur deux soldats en faction devant une mosquée, les conduisant à tirer sur son véhicule. Dix projets d’attentats ont, selon le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, été déjoués depuis 2013. Le président de la République, lors de ses vœux aux policiers prononcés deux jours après la pose d’une plaque en mémoire aux 12 victimes de Charlie, a par ailleurs annoncé que les mesures d’exception avaient permis d’identifier 25 infractions de nature terroriste, et de prononcer 250 interdictions de sortie de territoire à l’encontre de Français soupçonnés de vouloir rejoindre les rangs de l’Etat islamique.

Interrogés en janvier 2015 après les deux tueries de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher, 83% des Français avouaient craindre un autre attentat. Aucune enquête d’opinion similaire n’a été publiée après le 13 novembre et ses 130 morts, mais l’inquiétude reste manifeste à Paris où les fêtes de fin d’année, hormis la nuit de la Saint-Sylvestre sur les Champs-Élysées, n’ont pas donné lieu aux grands rassemblements habituels.

Failles et zones d’ombre

Les révélations sur les failles policières, et les zones d’ombre qui demeurent comme celles entourant l’assaut à Saint-Denis le 18 novembre, alimentent en plus l’impression de vérités cachées, en dépit de l’engagement des autorités à la transparence et du respect inspiré par le procureur de Paris François Molins, qui supervise l’enquête mobilisant une vingtaine de magistrats du pôle antiterroriste. Le dépôt d’une plainte contre X par Ingrid Brinsolaro, la veuve du policier chargé de protéger Charb, le directeur de Charlie, tué lui aussi le 7 janvier, afin d’y voir clair sur d’éventuels défauts de surveillance après un signalement des frères Kouachi à proximité du siège de l’hebdomadaire en octobre 2014, attise notamment les interrogations.

«L’envers des commémorations est de replonger les gens dans l’angoisse de ces moments de terreur. C’est le dangereux revers mémoriel», commente l’historien Benjamin Stora. Deux événements hommages sont encore prévus cette semaine à Paris, en présence de François Hollande: le dévoilement d’une autre plaque en mémoire de la policière Clarissa Jean Philippe tuée à Montrouge par Amedy Coulibaly la veille de son massacre commis à l’Hyper Cacher le 9 janvier, et un hommage national dimanche, un an après la grande marche républicaine «Je suis Charlie» du boulevard Voltaire, à laquelle la conseillère Fédérale Simonetta Sommaruga avait participé.


L’inquiétante fébrilité

Le chiffre n’est pas surprenant, mais il traduit le malaise. Salué pour son attitude durant les attentats, et pour la proclamation de l’état d’urgence le 13 novembre, François Hollande plafonne ces jours-ci à 25% d’opinions favorables, tout comme son prédécesseur, Nicolas Sarkozy. Malgré une mobilisation sans précédent des forces de sécurité supposées la protéger, la population n’a donc pas confiance dans ses dirigeants. Plus grave: la polémique sur la proposition de déchéance de nationalité pour les binationaux condamnés pour terrorisme et le projet controversé de réforme de la Constitution pour y inclure le recours à l’état d’urgence sont perçus par beaucoup comme des manœuvres politiques, qui n’auront guère d’effets. Au risque de compliquer les chantiers concrets, en matière de renseignement et de lutte contre la radicalisation islamique.
La vérité est que, avec la présidentielle de 2017 dans le collimateur, Hollande comme Sarkozy semblent chercher avant tout à donner des gages. Or, derrière la réaffirmation de l’autorité de l’Etat à chaque cérémonie, cette inquiétante fébrilité tactique, à gauche comme à droite, n’a rien de rassurant dans un pays toujours miné par le chômage, une croissance atone et de profondes fractures communautaires.

Richard Werly

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