Afrique du Nord

L’Etat islamique à l’offensive en Libye

Les djihadistes ont lancé des attaques à l’ouest comme à l’est de leur fief de Syrte

L’organisation Etat islamique (EI) vient de passer à la vitesse supérieure en Libye alors qu’aucune solution politique au chaos dans lequel le pays est plongé ne semble pouvoir enrayer sa progression à court terme. Ancrée depuis six mois sur une bande territoriale d’environ 200 km autour de la ville de Syrte, sur le littoral central, l’organisation djihadiste vient de frapper de manière spectaculaire à l’extérieur de son bastion dans le but évident de prouver sa capacité de projection. A Zliten, commune côtière située à 170 km à l’est de Tripoli, un camion-citerne bourré d’explosifs a ravagé un centre de formation de la police jeudi 7 janvier, causant la mort d’au moins une cinquantaine de personnes. L’attentat, revendiqué dans la soirée par l’EI, est le plus meurtrier jamais perpétré en Libye depuis la révolution de 2011. «C’est un désastre, il y a au moins cinquante-cinq morts», témoigne au téléphone Abdusslam Naguib Indeasha, employé à l’Université de Zliten, qui s’est rendu dans l’hôpital local où ont été acheminées les victimes. Selon lui, le centre de police était plein jeudi en raison d’une cérémonie de «remise de diplômes». Le même jour, un autre attentat-suicide a fait six morts à un point de contrôle de Ras Lanouf, l’un des ports du «croissant pétrolier», qui concentre l’essentiel des terminaux du pays. L’attaque s’inscrit dans une offensive entamée lundi 4 janvier contre Ras Lanouf et le port voisin de Sidra à l’issue de laquelle sept réservoirs ont pris feu. L’envoyé spécial des Nations unies pour la Libye, Martin Kobler, a réagi en soulignant l’«urgence» de mettre en œuvre l’accord politique signé le 17 décembre à Skhirat (Maroc), censé sceller la réconciliation entre les deux camps politico-militaires, l’un basé à Tobrouk et l’autre à Tripoli, qui s’affrontent depuis l’été 2014.

Valeur stratégique

Cette guerre civile mettant aux prises les héritiers de la révolution anti-Kadhafi a ouvert un vide qui a permis l’enracinement de l’EI dans la région de Syrte, et dans certaines autres poches plus localisées du littoral et du sud. Une telle stratégie d’implantation de l’organisation djihadiste au cœur du chaos libyen semble avoir pris un tour nouveau ces derniers mois dans le contexte de l’intensification des frappes de la coalition internationale contre l’EI visant sa «capitale» syrienne Rakka. La Libye, dont la valeur stratégique a été louée dans le numéro de septembre 2015 de Dabiq – la revue en ligne de l’EI – apparaît de plus en plus comme une base de repli. Les appels rituels des Nations unies et des capitales européennes à bâtir d’«urgence» un front communanti-EI en Libye n’ont toutefois eu pour l’instant que des échos limités à Tobrouk comme à Tripoli, où les «durs» de chaque camp bloquent le processus de paix. «Chaque jour perdu dans la mise en œuvre de l’accord [du 17 décembre 2015] est un jour gagné pour Daech [l’acronyme arabe de l’EI]», a une nouvelle fois averti Martin Kobler.

Deux messages

Dans ce contexte, la série d’attaques de ces derniers jours semble véhiculer deux messages distincts. Le premier tient à l’enjeu du pétrole, la ressource qui avait permis à l’ex-régime de Kadhafi de s’imposer comme un eldorado économique. Le «croissant pétrolier» est la principale plate-forme d’exportation du pétrole libyen: les ports de Sidra et Ras Lanouf traitent près de 40% du brut vendu à l’étranger. Le chiffre est théorique puisque ces ports sont à l’arrêt depuis la fin 2014. Mais la bataille a toute son importance pour l’avenir. Sidra et Ras Lanouf sont désormais clairement dans la ligne de mire de l’EI dont l’enclave territoriale autour de Syrte s’arrêtait à Nofilia, en lisière du «croissant pétrolier», jusqu’à cette semaine. L’offensive déclenchée lundi a permis à l’EI de s’étendre plus à l’est, comme le prouve sa prise de la localité de Ben Jawad, située à 25 km du port de Sidra, revendiquée dans une vidéo de propagande. Un gain stratégique significatif. Certes, l’EI s’est heurté à la Garde pétrolière d’Ibrahim Jadran. Des doutes persistent toutefois sur la capacité de cette milice locale, dirigée par un chef controversé, de résister longtemps à la pression de l’EI en l’absence de renforts extérieurs. Inséré dans des alliances complexes et volatiles, Ibrahim Jadran a bâti son fief en capitalisant sur un autonomisme répandu dans cette région de la Cyrénaïque, où prévaut un puissant ressentiment historique contre la capitale Tripoli, accusée de détourner à son profit les ressources locales. Sa relation avec le général Khalifa Haftar, le chef militaire du camp de Tobrouk (coalition dominée par des anti-islamistes, des nationalistes et des ex-kadhafistes ayant rallié la révolution) n’est pas pour autant aisée. Elle oscille entre coopération et conflit. Ces derniers jours, le climat était plutôt orageux entre les deux hommes, Ibrahim Jadran s’étant lancé dans une virulente diatribe contre le général. «Haftar et Daech sont les deux faces d’une même médaille», a-t-il dénoncé. A terme, de telles dissensions ne peuvent que faire le jeu de l’EI.Le second message envoyé cette semaine par l’EI semble viser Misrata, grande métropole portuaire de l’Ouest libyen. «L’attentat de Zliten est clairement un message adressé à Misrata, la seule force s’opposant pour l’instant réellement à Daech», commente un intellectuel de Misrata s’exprimant sous le sceau de l’anonymat. Les milices de Misrata, déployées après la révolution sur de nombreux fronts à travers le pays, avaient échoué au printemps 2015 à prévenir la conquête de Syrte par l’EI. Elles se sont repliées depuis à Misrata, où elles forment un verrou stratégique pour endiguer une éventuelle progression de l’EI vers Tripoli.

La donne politique

La grande question est désormais de savoir si cette offensive djihadiste va bouleverser la donne politique autour du camp de Tripoli, lié à Misrata. En termes idéologiques, les tenants de l’islam politique exercent une influence significative au sein de cette coalition politico-militaire, baptisée Fajr Libya («Aube de la Libye»). Depuis le début de l’émergence de la menace de l’EI en Libye, les dirigeants de Fajr Libya ont paru être dans le déni. Leur mantra était que l’EI n’était pas une menace en soi, mais plutôt une couverture pour des réseaux kadhafistes.
Tous les incidents ayant visé Tripoli, qu’il s’agisse de l’attaque contre l’Hôtel Corinthia en janvier 2015 ou nombre d’attentats contre des ambassades étrangères (vidées de leurs occupants depuis l’été 2014), étaient rituellement présentés comme l’œuvre de «cellules dormantes» d’agents du général Haftar, l’ennemi juré de Fajr Libya. Ce déni a longtemps empêché la formulation d’une véritable stratégie anti-EI. La double offensive sur Zliten et le «croissant pétrolier» va-t-elle provoquer un sursaut?

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