Espagne

L’infante Cristina, sur le banc des accusés

La sœur de Philippe VI est jugée dans une affaire présumée de fraude fiscale et de corruption impliquant son mari Iñaki Urdangarin. Ce procès ne va pas améliorer l’image déjà ternie de la famille royale

«Un sphynx»: c’est ainsi que l’a décrite le chroniqueur judiciaire de la chaîne privée Sexta. Assise parmi les accusés dans la salle du tribunal, à Palma de Majorque, l’infante Cristina de Bourbon (la sœur cadette du roi Philippe VI), est en effet apparue exagérément sérieuse, les traits tirés, les lèvres pincées, ne cachant pas des efforts surhumains pour que ses émotions ne la trahissent pas. Dans le parterre des accusés, à trois chaises de là, figurait aussi son époux Iñaki Urdangarin, par lequel le scandale est arrivé et qui risque 18 ans de prison pour «fraude fiscale» et «détournement de fonds publics»: mince et pâle, lui ne pouvait cacher son extrême nervosité.

C’était lundi le coup d’envoi d’un procès très attendu, celui de «l’affaire Noos», le scandale qui a le plus écorné l’image de l’Espagne, et particulièrement celle de la monarchie, longtemps une institution irréprochable. Six ans après le début d’une l’instruction qui pèse quelque 70 000 pages, le verdict n’est plus loin. Pendant des années, à la tête de l’institut Noos, spécialisé à l’organisation d’événements sportifs, l’ancien champion de handball Iñaki Urdangarin est accusé d’avoir gonflé des factures avec des administrations et d’avoir détourné 2,6 millions d’euros publics. Selon le juge d’instruction, cet argent aurait transité vers l’institut Noos et aurait en partie atterri dans les caisses d’une société familiale, Aizoon. Or, celle-ci était gérée par Urdangarin mais inscrite au nom de l’infante Cristina.

Alors que l’implication du beau-frère royal ne fait guère de doute, toute la question est de savoir quel fut le rôle exact de la sœur cadette du roi: était-elle une simple signature, et n’avait donc aucune connaissance des activités délictueuses de son mari, comme le martèlent ses avocats? Ou bien, comme le soutient l’accusation, a-t-elle agi en tant que «collaboratrice indispensable», c’est-à-dire comme complice active? Cette suspicion dépasse la seule personne de Cristina, installée à Genève avec son époux et ses quatre enfants, et entache depuis des années l’honneur et la réputation de la «Corona», la famille royale espagnole qui, depuis la fin du franquisme, a toujours été perçue par une majorité de l’opinion comme un des piliers de la démocratie et associée à un exemple de probité au-dessus de tout soupçon.

L’affaire «Noos» n’est pas la seule cause de cette perte de légitimité. Les frasques amoureuses du roi Juan Carlos, et sa partie de chasse clandestine en avril 2012 au Bostwana, ont contribué à ce phénomène. Mais, plus qu’autre chose, ce scandale de corruption a contribué à l’abdication du monarque en juin 2014 (mentionné dans le dossier d’instruction), et au sacre de son fils Philippe, détenteur, lui, d’un casier judiciaire immaculé. Apprécié du plus grand nombre, nimbé d’une réputation d’excellence, il n’a eu de cesse, depuis lors, de redorer blason de l’institution. «Transparence des comptes, image de modernité, discours éthique, Philippe VI s’en est pour l’instant bien tiré, résume le directeur du journal La Razon Francisco Marhuenda. Une partie du prestige perdu a été récupéré.»

Sauf que les déboires judiciaires de sa sœur et de son beau-frère continuent de planer autour de la famille royale. Certes, sous l’égide de Philippe VI, du ménage a été fait: ni l’infante Cristina ni son mari Urdangarin ne participent plus aux cérémonies officielles, et ils sont interdits de cité à la Zarzuela, la résidence royale au nord-ouest de Madrid. A maints égards, ils ont été mis au ban de la famille, même si l’ancienne reine Sofia – la mère de Philippe VI – se refuse à rompre les liens avec sa fille. L’actuel roi, lui, soucieux d’offrir une image publique irréprochable, se montre beaucoup plus ferme avec sa sœur. Depuis que celle-ci a été mise en examen en février 2014 par le juge Castro dans le cadre de l’affaire «Noos», il a longtemps exigé, en vain, que celle-ci renonce à son titre de duchesse de Palma.

En juin 2015, exaspéré, le souverain a usé de ses prérogatives pour le lui retirer. En revanche, obstinée à clamer sa totale innocence, et au nom de ses quatre enfants, l’infante s’accroche à ses droits dynastiques. Selon le quotidien monarchiste Abc, les relations sont totalement rompues entre le roi et sa sœur. «Malgré tous ses efforts, Philippe VI sait parfaitement que toute nouvelle tache sur l’infante se répercutera sur l’ensemble de la famille royale, et donc sur son règne», souligne Josep Muñoz, un des biographes de la «Corona». Hier, l’actuel monarque a annulé tous ses engagements officiels pour suivre en direct le procès fleuve, qui devrait s’achever en juin. On peut parier qu’il n’en perdra pas une miette jusqu’à son épilogue.

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