Chine

Une défaite pour la liberté d’expression à Hong Kong

La disparition de cinq personnes liées à une librairie diffusant des livres critiquant le Parti communiste chinois ébranle une des valeurs identitaires de l’ancienne colonie britannique

L’enseigne lumineuse rouge montre Mao de profil, casquette étoilée de l’armée chinoise sur la tête. Elle signale la petite librairie de Paul Tang au premier étage, sur Times Square, place commerçante illuminée de Hongkong. Ouvert tous les jours jusqu’à minuit, The People’s Bookstore n’a pourtant de propagande que le décor: la moitié des livres proposés sont interdits en Chine. Les clients qui y montent, essentiellement des Chinois de passage, viennent y chercher des histoires sur les coulisses du pouvoir à Pékin, les affaires de corruption, les maîtresses, réelles ou supposées, des cadres du parti.

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Mercredi soir, Paul Tang offre un cafe latte, et prend le temps d’évoquer l’affaire qui ébranle Hongkong. Depuis dix jours, un de ses concurrents, dont la boutique n’est qu’à quelques minutes à pied, s’est volatilisé. La disparition de Lee Bo, 65 ans, secoue la ville car il semble avoir été enlevé à Hongkong puis conduit à Shenzhen par les autorités chinoises en violation complète de l’autonomie dont jouit l’ancienne colonie britannique. Une situation inédite depuis la rétrocession du territoire à la Chine en 1997. L’inquiétude est d’autant plus grande que quatre de ses collègues, avec qui il anime aussi la maison d’édition Mighty Current, ont disparu depuis octobre. Pour l’heure, aucune explication n’a été fournie, mais le Global Times (http://www.globaltimes.cn/), un quotidien de chinois à la botte de Pékin, a indirectement confirmé l’enlèvement de Lee Bo.

«Des clients m’ont dit, Continue! Nous avons besoin de toi, mais fais attention!», s’exclame Paul Tang. La quarantaine, mariée à une Chinoise et père depuis une année, cet Hongkongais ne compte pas s’arrêter. Il se dit même prêt à vendre le titre qui a peut-être provoqué la disparition de Lee Bo et des autres. Ils préparaient un livre consacré à une ancienne petite amie de Xi Jinping. C’est du moins la thèse d’Albert Ho, un député hongkongais également président d’une organisation qui promeut la démocratie en Chine.

S’il continue, c’est aussi parce que Paul Tang s’estime «très différent de Lee Bo. Je ne fais que vendre des livres. Lui les édite.» Il se sent donc «relativement tranquille». Mais «je donne des interviews aussi pour assurer ma protection». Il se défend de tout militantisme et se voit comme «un petit commerçant, qui vend ce qui s’achète». Touche à tout, il vient d’aider les Suisses de Caviar House à s’installer à Hongkong.

Les livres interdits, c’est «un gros marché», auquel Paul Tang ne souhaite pas renoncer. «Quantité de marchands de journaux en vendent. Avant de les retirer très récemment, les librairies Page One en avaient d’immenses rayons», rappelle-t-il. La date de ce retrait coïncide avec les premières disparitions de l’entourage de Lee Bo, confirme un vendeur. Contacté, Page One ne fournit pas d’explication, mais Paul Tang a la sienne: «Je peux continuer parce que, moi, je n’ai pas de magasins en Chine continentale.»

Dimanche, plus de 5000 personnes ont défilé dans les rues de Hongkong, appelant à libération des libraires. «Il s’agit de la plus grave atteinte à notre Etat de droit, une valeur qui nous définit», s’est alarmé Kevin Yam, leader d’une association d’avocats. L’Union européenne (http://eeas.europa.eu/) a, elle, fait part de sa vive inquiétude; deux des disparus disposent un passeport européen.

Francis Moriarty s’inquiète lui aussi. «Nous manquons encore d’information sur ce qui s’est vraiment passé. Mais malgré cela, avant cette affaire, nous nous sentions protégés ici. Ce n’est plus le cas», réagit le créateur du Human Rights Press Awards, un des prix les plus réputés en Asie.

«Si ces livres déplaisent, sont diffamants, il faut les attaquer devant la justice, comme l’Etat de droit le permet à Hongkong. L’agression physique, c’est très, très grave», assène Francis Moriarty, qui rappelle des précédents. Il y a deux ans, l’ex-rédacteur en chef du quotidien Ming Paoa frôlé la mort après une attaque à l’arme blanche dont les commanditaires courent toujours. L’an dernier, des cocktails Molotov ont été lancés sur la maison de Jimmy Lai, fondateur d’Apple Daily, un tabloïd critique envers Pékin.

Dans son dernier rapport, l’association des journalistes de Hongkong (http://www.hkja.org.hk/site/) documente d’autres agressions physiques, et juge que la situation est la pire depuis «des décennies». En 2015, le territoire a perdu neuf rangs dans l’indice de la liberté de la presse de Reporters sans frontières (https://index.rsf.org/#!/), tombant à la 70e place sur 180. «Cette fois, ce fut les libraires. La prochaine fois, ce sera nous, redoute une journaliste télé qui couvre la politique hongkongaise. Le gouvernement a trop peur de Pékin pour nous protéger.»

Journalistes renvoyés et reportages censurés alimentent aussi la chronique. Dernier exemple, jeudi dernier. Les employés de RTHK, la radio publique, se sont inquiétés de la suppression de deux émissions animées par des journalistes connus pour leur soutien aux manifestations pro-démocratie de fin 2014. RTHK rejette toute censure, et justifie sa décision par un souci d’audience.

Hongkong s’inquiète, mais Viswa Nathan regrette le «manque de combativité» des journalistes. «L’auto-censure, pour plaire à l’actionnaire et garder sa place, est la première menace», avertit l’ancien rédacteur en chef, à la fin des années 1970, de ce qui s’appelait le Hong Kong Standard.

Considéré par une étude de la Chinese University comme le titre le plus crédible aux yeux des Hongkongais, le South China Morning Post (SCMP) est désormais contrôlé par un actionnaire de chine continentale, le géant du web Alibaba. Le groupe de Jack Ma souhaite faire contrepoids aux médias anglosaxons, biaisés selon lui dans leur traitement de la Chine. Sollicitée, la rédactrice en chef du SCMP a refusé de faire tout commentaire sur la liberté d’expression à Hongkong. Elle a juste fait envoyer une série d’articles publiés sur des sujets sensibles pour Pékin comme preuve de son indépendance. Son confrère du Standard, désormais un quotidien gratuit contrôlé par une des familles les plus fortunées de Hongkong, a lui aussi décliné, ne s’estimant pas être un bon interlocuteur pour ce sujet.

L’auto-censure, Paul Tang la redoute aussi dans l’édition. Jin Zhong, un éditeur hongkongais, ne lui donnera pas tort. Dorénavant, «pour la sécurité de mes employés et de ma famille, je pèserai le pour et le contre entre publier de nouveaux livres et marcher sur un champ de mines», a-t-il déclaré cette semaine au SCMP.

L’indépendante, Tom Grundy espère la trouver grâce au web. Le journaliste s’est fait un nom en couvrant les manifestations de 2014 pour la BBC et d’autres médias. L’été passé, il a créé un site d’information en anglais, Hong Kong Free Press, dont il revendique l’indépendance grâce à un financement participatif. La première levée de fonds fut un succès, mais pas la seconde.

L’argent n’est pas le seul souci. Tom Grundy peste après l’attitude du gouvernement qui barre l’accès de ses conférences de presse à ses journalistes, «sous prétexte que nous n’avons pas d’édition imprimée». Et déplore que «la police ne protège pas assez les journalistes». Le vétéran de la presse Viswa Nathan abonde: «La justice n’est plus indépendante comme elle l’était par le passé.»

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