Chine

«Il y a une tradition de faire disparaître les gens»

Le sinologue Jean-Luc Domenach relativise les atteintes des droits de l’homme pour souligner les vrais défis auxquels est confronté le pouvoir

Il n’y a pas que les éditeurs de Hong Kong qui disparaissent ces temps-ci. Sur le continent chinois, les familles de 16 avocats sont toujours sans nouvelles de leurs proches depuis qu’ils ont été la cible d’une rafle l’été dernier qui s’était soldée par l’arrestation de 300 personnes. Dans les milieux d’affaire aussi l’inquiétude grandit avec la disparition de plusieurs entrepreneurs dont certains comptent parmi les plus grandes fortunes du pays. C’était le cas notamment de Guo Guangchang, patron de Fosun, qui a été enlevé durant quelques jours par les organes de sécurité avant de réapparaître courant décembre. Le sinologue Jean-Luc Domenach livre son analyse.

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Ces disparitions témoignent-elles d’une plus grande nervosité du pouvoir?

Il y a une tradition en Chine de faire disparaître les gens, n’oubliez pas que c’était aussi un pays de Goulag. Lorsque j’étais en Chine, au début des années 2000, une ou plusieurs connaissances de l’Université de Pékin disparaissaient de temps à autre durant une semaine. Elles étaient assignées dans un hôtel voisin, puis rentraient. Les atteintes aux droits de l’homme que vous mentionnez ne m’affolent pas trop. Les arrestations d’avocat ou d’éditeurs, ce n’est pas bien, mais c’est marginal en comparaison des autres défis que doit affronter la Chine.

C’est-à-dire?

Si la bourse – qui fonctionne comme une sorte de caisse noire – continue de plonger, le climat social pourrait très vite se dégrader. Ce serait beaucoup plus sérieux comme problème. Imaginez une explosion comme celle de l’été dernier à Tianjin (ndlr, l’explosion de dépôts contenant des produits illégaux dans le port de Tianjin avait provoqué la mort d’une centaine de personnes) avec une économie en berne. On ne plaisante pas avec la population chinoise, elle a une longue histoire de soulèvements. N’oubliez pas que la légitimité du pouvoir repose aujourd’hui d’abord sur la croissance et la capacité des autorités à assurer une augmentation du niveau de vie et non plus comme autrefois sur la simple brutalité et le nationalisme. Si l’économie s’arrête, n’importe quel incident peut prendre une toute nouvelle dimension.

Xi Jinping est-il tenu en échec dans sa volonté de réformer?

Il se rend compte qu’il est beaucoup plus difficile d’appliquer son projet de réformes et de lutte contre la corruption qu’il ne le pensait. Car dans le système actuel tout le monde est corrompu aussi bien dans le monde politique qu’économique. Il doit lutter contre des mafias qui ont le plus souvent une assise provinciale et qui, en cas de chaos, pourraient lever des armées. C’est une forme de démocratie de brigands. De ce point de vue, Hong Kong ne fait pas exception. Si cela continue, il y a un vrai risque d’un effondrement de l’Etat.

On n’en est pas là…

Non, Xi Jinping reste malgré tout le patron. Mais ce qui se passe dans l’armée est tout aussi inquiétant, la corruption y est également généralisée. Ses appuis n’y sont pas absolus. C’est pour cela qu’il a dû la réorganiser. Pour cela, il doit aussi s’attaquer aux «fils de prince», ces enfants de hauts dirigeants révolutionnaires, un clan qui l’a porté au pouvoir. Le principal danger reste toutefois le ralentissement de l’économie et la baisse des revenus. D’ici deux ou trois ans on pourrait assister à une vague de mécontentement.

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