Revue de presse

Au Venezuela, le pouvoir chaviste s’obstine à museler ses opposants

A Caracas, la cour constitutionnelle vient d’invalider toutes les décisions du nouveau parlement et de sa majorité éclose en décembre, opposée au président Maduro. La cohabitation s’annonce difficile. Les Etats-Unis et Cuba sont sur le qui-vive

Voici un événement rarissime qui représente une bombe politico-judiciaire: le Tribunal suprême de justice (TSJ) du Venezuela vient d’annoncer que toutes les décisions du parlement, désormais contrôlé par l’opposition, seront invalides. Motif: trois députés antichavistes ont été investis malgré leur suspension par le TSJ. Du coup, celui-ci considérera comme «nuls» les actes de l’Assemblée nationale passés et à venir, tant que les élus en question demeureront en place, explique le quotidien El Nacional. Un journal en difficulté, comme les autres médias du pays, par manque de papier et à cause de sa ligne antichaviste.

L’éditorialiste d’El Nacional s’en prend en effet de front au président Maduro, lequel «ne semble pas comprendre que son pouvoir de présider aux destinées du Venezuela ne réside pas seulement dans le fait d’avoir été élu» et qui a promis de défendre «d’une main de fer» la démocratie et la stabilité du pays.

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Mais que s’est-il passé pour qu’intervienne une telle décision? Deux jours après son arrivée aux manettes de la nouvelle Assemblée le 5 janvier 2015, l’opposition vénézuélienne a défié les héritiers du pouvoir chaviste – du nom du défunt Hugo Chavez, le président bolivarien, comandante de 1999 à 2013 – en investissant ces fameux trois députés qui lui permettent de constituer une majorité parlementaire de deux tiers, et donc de se doter de larges pouvoirs, selon la Constitution du pays: possibilité de convoquer un référendum, de mettre en place une assemblée constituante, voire d’entraîner, via une réduction de la durée du mandat, le départ anticipé du président, Nicolas Maduro, explique la BBC.

Résultat des courses, selon Europe 1, «le TSJ, la plus haute autorité judiciaire du pays, sera […] un acteur clé de la bataille institutionnelle qui s’est ouverte. […] L’opposition estime que le TSJ est acquis au chavisme, qui y a nommé 34 nouveaux juges (13 titulaires et 21 suppléants) à la fin de décembre, et a mis en place lundi une commission pour enquêter sur cette affaire.»

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Le départ de Maduro représente le but ultime des opposants, qui se sont donné six mois pour ce faire. Mais «les affidés parlementaires du président ont juré de compliquer la tâche de leurs adversaires, notamment en contrant leurs tentatives de restructuration du pays, exsangue au niveau économique», écrit le Wall Street Journal.

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Le Monde relevait d’ailleurs il y a quelques jours que la transition vers une cohabitation du gouvernement avec le parlement vénézuélien s’était faite «dans le tumulte et les invectives», comme le montre cette éloquente vidéo:

Une atmosphère que le New York Times aussi bien que CNN ont poliment qualifiée de «tendue». Sur place, proche du pouvoir, la chaîne Telesur fustige le «double discours» de l’opposition, qui, selon elle, «oscille entre légalisme et tentation du coup de force».

Autre combat, il faut savoir qu’au Venezuela, beaucoup d’opposants politiques se trouvent en détention depuis des mois. Le politologue José Ignacio Torreblanca l’avait déjà dénoncé il y a près d’un an sur son blog, Café Steiner, hébergé par le site du quotidien madrilène El País: «La situation catastrophique des droits de l’homme sous le régime Maduro – disait-il dans la traduction qu’en a faite le site Europics – est tout aussi manifeste que la volonté de la gauche européenne et latino-américaine de l’ignorer. Le silence des voisins latino-américains est oppressant», et à Strasbourg, personne ne parle de droits de l’homme à propos de l’opposition vénézuélienne.

L’opposition vénézuélienne, justement, «a présenté lundi une proposition de loi en vue d’amnistier plusieurs dizaines de prisonniers politiques, accentuant la confrontation avec le gouvernement chaviste qui a promis de s’opposer au texte», indique Le Figaro. Baptisée «Loi d’amnistie et de réconciliation», elle «vise à amnistier les 76 prisonniers politiques que l’opposition recense et près de 4700 «persécutés politiques» (qui sont poursuivis par la justice) ou exilés à cause de leur opposition au chavisme».

Mais la crise dépasse largement les seules frontières du pays, pour essaimer jusqu’à La Havane. Les convulsions économico-politiques du Venezuela provoquent l’inquiétude à Cuba, depuis que Raul Castro s’est engagé dans un processus de rapprochement avec les Etats-Unis et l’Union européenne. Il observe donc de très près la crise institutionnelle qui secoue le Venezuela, devenu encombrant puisque Caracas a été un soutien indéfectible de l’île caraïbe depuis les années 2000.

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Cela fait deux ans que de nombreux observateurs évoquent l’épée de Damoclès qui menace l’île à mesure que s’essouffle le projet socialiste vénézuélien: effondrement des prix du pétrole, dont le Venezuela recèle les plus importantes réserves mondiales; inflation exponentielle et pénuries à répétition ont en effet précipité la large victoire de l’opposition aux législatives du 11 décembre dernier.

A terme, donc, l’éventuel remplacement des chavistes à la tête de l’Etat pourrait coûter cher à l’économie cubaine, fortement dépendante des 100 000 barils de brut achetés à prix d’ami à Caracas, qui en outre paie à Cuba 70% de ses exportations de services, principalement médicaux.

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