Monde

Les désillusions des Printemps arabes

«Le Temps» fait le point sur les sept hauts lieux de l'explosion démocratique arabe. L'optimisme de 2011 paraît bien loin 

La relecture cinq ans plus tard de reportages et d’éditoriaux enflammés d’optimisme est cruelle. Devant le chaos qui règne en Libye, la répression en Egypte, les bombardements au Yémen et la guerre qui a mis le feu à la Syrie, devant la sinistre explosion de l’Etat islamique, des centaines de milliers de morts et un exode dramatique loin de l’enfer, l’engouement de 2011 paraît bien loin. Le sang a remplacé l’espoir, le chaos et la guerre la démocratie. On a oublié les folles attentes qui s’étaient levées place Tahrir, place de la Perle, à Alep.

Seule la Tunisie, qui avait inauguré la vague du printemps arabe, réussit cahin caha une transition politique encore compliquée et fragile, à la fureur de l’État islamique.

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En Tunisie, un fragile espoir

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Le pays où tout a commencé, le 17 décembre 2010, avec l’immolation du vendeur ambulant Mohammed Bouazizi à Sidi Bouzid – il décède le 4 janvier. Dix jours d’émeutes plus tard, chassé par la foule, le raïs Zine El Abidine Ben Ali abandonne le pouvoir et s’enfuit le 14 janvier avec sa famille – il vit aujourd’hui encore en Arabie saoudite, qui refuse de l’extrader.

Dotée d’une nouvelle Constitution depuis 2014, ayant organisé des législatives puis une présidentielle, disposant d’une société civile mobilisée, la Tunisie est considérée comme le seul pays qui a réussi sa transition politique – le «quartet» national a même reçu le Prix Nobel de la paix en 2015. Mais les trois attentats spectaculaires de l’État islamique la même année montrent la fragilité du pays, en même temps qu’ils ont redonné aux forces de l’ordre jamais réformées l’occasion de renouer avec des méthodes policières violentes et liberticides. L’état d’urgence est en vigueur en ce début 2016. Le chômage massif des jeunes et l’anémie économique sont autant de fléaux qui menacent la jeune démocratie.

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En Libye, le chaos

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Second effet domino de la Révolution du jasmin en Tunisie, les manifestations se multiplient à partir du 15 février 2011 à Benghazi après l’arrestation d’un militant des droits de l’homme. La répression est violente, une coalition internationale parrainée par l’ONU bombarde le pays pour protéger les civils, l’insurrection gagne tout le pays et le colonel Mouammar Kadhafi en fuite est lynché le 20 octobre 2011.

Des élections législatives sont organisées en 2012 mais l’immense pays se divise vite entre islamistes et tenants de la révolution, sur fond de milices multipliant les exactions contre les civils. La crise culmine en juin 2014 quand les deux camps installent deux gouvernements rivaux, l’un à Tripoli, pro-islamiste, et l’autre à Tobrouk, reconnu par les Occidentaux. La Libye est aujourd’hui un champ de ruines où prospèrent les passeurs vers la Méditerranée et l’Etat islamique, dont elle devient le 3e bastion. L’EI a établi des camps d’entraînement près de Syrte, la ville natale de Mouammar Kadhafi, où il s’est emparé de puits de pétrole. Début 2016, il est de plus en plus question d’une intervention armée occidentale.

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En Egypte, le retour du bâton

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Encouragés par l’exemple tunisien et la contestation très virulente sur les réseaux sociaux, des mouvements d’opposition appellent à manifester le 25 janvier 2011 place Tahrir. La répression ne parvient pas à étouffer la vague qui monte (1 million de manifestants le 1er février), et le raïs Hosni Moubarak abandonne le pouvoir à l’armée le 11 février 2011 – il est en prison aujourd’hui, jugé pour les 800 morts de la révolution.

La première élection présidentielle libre du pays en 2012 est remportée par Mohamed Morsi, un Frère musulman, elle est suivie d’une longue période de contestation politique et de crise économique, qui culmine en 2013 à la deuxième intervention de l’armée: le général al-Sissi reprend le pouvoir. L’heure de la répression a sonné, plus de 1400 sympathisants des islamistes sont tués, et environ 15 000 sont emprisonnés ou condamnés à mort, dont Morsi et les membres de son gouvernement. Al-Sissi se fait élire à la présidence en 2014. Depuis la répression s’est étendue aux mouvements de gauche et laïcs, tandis que le régime a fait taire les critiques occidentales en achetant armes et Rafales.

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En Syrie, le bain de sang

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La révolte commence de façon pacifique avec des manifestations organisées à partir du 15 mars 2011 à Deraa, dans la foulée des mouvements démocratiques en Tunisie et en Egypte, mais la réponse féroce du régime qui fait rapidement intervenir l’armée, la police étant débordée, provoque vite une insurrection générale, et une guerre civile sanglante. Le soutien de la Russie à Bachar el-Assad et l’ingérence de nombreux pays comme l’Arabie saoudite, la Turquie ou les Etats-Unis ont longtemps empêché toute action à l’ONU, et une guerre civile impitoyable dure maintenant depuis presque cinq ans.

Au moins 250 000 personnes sont mortes et 10 millions de personnes ont été déplacées (soit la moitié de la population), dont plus de 3 millions ont quitté le pays. Le territoire national est morcelé, l’Etat islamique s’étant emparé d’une surface estimée à 90 000 kilomètres carrés entre l’Irak et la Syrie – l’EI a tout de même dû céder du terrain en 2015. Le 19 décembre 2015, le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté à l’unanimité une feuille de route pour une solution politique au conflit.

Lire aussi: En Syrie, une guerre parallèle fait rage (04.12.2015)


Au Yémen, la guerre oubliée

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Le soulèvement populaire contre la pauvreté, le chômage et la corruption naît dans la foulée des révoltes en Tunisie et en Egypte le 27 janvier 2011. Malgré la répression qui est forte («Vendredi de la dignité» le 18 mars), il débouche en février 2012 sur le départ négocié du président Ali Abdallah Saleh, au pouvoir depuis trente-deux ans. La transition politique achoppe ensuite sur le conflit jamais réglé entre sud et nord du pays, et en septembre 2014 les rebelles chiites houthistes du nord, aidés de militants loyaux au président Saleh, entrent dans la capitale Sanaa et forcent le nouveau président Hadi à s’enfuir, début 2015.

Pour contrer l’avance vers Aden, au sud, des houthistes, soutenus par son ennemi juré l’Iran, l’Arabie Saoudite met sur pied une coalition de 9 pays qui bombarde le terrain et envoie des troupes au sol. Chaque camp commet son lot d’atrocités, utilisant des armes interdites selon Amnesty International, et le conflit peu évoqué dans les médias est d’une violence extrême. Parallèlement la menace djihadiste s’étend, Al-Qaida dans la péninsule arabique étant désormais concurrencé par l’État islamique.

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En Arabie saoudite, la révolte chiite

arabie saoudite

L’Arabie saoudite ne connaît pas de printemps arabe au cœur de son territoire, mais sa province orientale, qui compte une forte population chiite, se soulève dès le début de la Révolution tunisienne, en janvier 2011. Les revendications politiques se révèlent indissociables des revendications religieuses, le cheikh Nimr al-Nimr leader de 2011 appelle même à la sécession et c’est l’une des raisons de la dureté de la répression. Nimr al-Nimr est exécuté le 5 janvier 2016, provoquant la colère notamment de Téhéran et la rupture des liens diplomatiques entre les deux pays.

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Au Bahreïn, le printemps confisqué

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Le tout petit archipel est le seul pays du Golfe qui soit touché par le Printemps arabe. Les premières manifestations pour réclamer plus de démocratie ont lieu dès le 14 février 2011 sur la place de la Perle à Manama, à l’image de ce qui se passe place Tahrir au Caire. La grande majorité des habitants de la pétromonarchie sont chiites mais le pays est dirigé par les Al-Khalifa, des sunnites.

Cependant la contestation est moins confessionnelle que politique. Les manifestations pacifistes sont réprimées très fermement dès le début par l’armée, avec le soutien militaire du protecteur saoudien, accouru pour réduire les risques d’influence de l’Iran dans les affaires du royaume pétrolier, avec la bénédiction des Occidentaux (le Bahreïn abrite la 5e Flotte américaine). Les opposants ont continué à manifester pendant des semaines. Ce printemps-là n’a pas été fortement médiatisé. Aujourd’hui encore, les chiites restent sous étroite surveillance, et Amnesty International dénonce les arrestations arbitraires et l’usage de la torture contre les opposants.

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