Syrie

Le jour où l’étau s’est desserré sur les affamés de Madaya

La cheffe de la délégation du CICR en Syrie, Marianne Gasser, raconte ses premiers pas à Madaya, assiégée par l’armée syrienne. Une ville qui est devenue le symbole des souffrances des civils et un enjeu des négociations de paix qui doivent s’ouvrir à Genève

Il est un peu plus de midi, lundi, lorsque des voitures de l’ONU, du Croisant-Rouge syrien et du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) entrent enfin dans Madaya, assiégée par l’armée syrienne. La bourgade dans la montagne n’a pas reçu la moindre assistance depuis le mois d’octobre. Marianne Gasser, la cheffe de la délégation du CICR en Syrie, travaille depuis quatre ans dans ce pays ravagé. Elle est allée à Alep, la grande ville du nord déchirée par les combats, ou dans la périphérie de Damas, inlassablement bombardée par l’armée syrienne, ou à Homs en 2012, lorsque la vieille ville était assiégée. Cela ne l’empêche pas d’être bouleversée par la scène qu’elle découvre. «Une foule de gens nous attendait frigorifiée. Beaucoup de femmes et d’enfants. A peine j’avais ouvert la porte de la voiture qu’on me demandait déjà à manger. Cela faisait cinq mois qu’ils n’avaient pas mangé de pain. Les visages étaient livides et très maigres. Il y avait beaucoup de fatigue. Nous avons commencé par leur dire qu’ils devaient encore patienter.»

Les 49 camions chargés de vivres, de médicaments et de couvertures sont restés en arrière. Ils sont toujours bloqués au dernier checkpoint de l’armée, sur le chemin de cette ville à une heure de route de Damas. Avant la guerre, la ville était une escapade prisée des habitants de la capitale pour échapper à la chaleur pendant l’été. Un restaurant détruit à l’entrée de Madaya témoigne de ce passé pas si lointain. On y mangeait, ironiquement, le meilleur poulet de Syrie.

Les heures passent. La nuit est tombée quand les soldats laissent finalement passer le convoi. «Il faut imaginer qu’il n’y a pas d’électricité. Les habitants n’ont parfois même plus de bougies. Ils vivent dans l’obscurité», poursuit Marianne Gasser.

«Les médecins étaient désespérés»

Combien de personnes sont-elles mortes de faim à Madaya? Aucun des humanitaires parvenus sur place ne le sait avec exactitude. Médecins sans frontières (MSF), qui avait eu un dernier contact dimanche soir avec les médecins syriens sur place qu’il soutient à distance, évoque 28 victimes depuis le début du mois de décembre: des enfants et des personnes âgées, mais aussi des adultes.
«Les médecins étaient désespérés. Ils n’avaient pas mangé depuis une semaine. Ils ont dit qu’ils n’auraient bientôt plus la force de soigner les gens qui font la queue dehors et qu’il n’y a presque plus rien dans la pharmacie. La ligne était mauvaise. Il nous a fallu trois heures pour parler une dizaine de minutes avec eux. Juste le temps de comprendre que cinq personnes supplémentaires étaient mortes à cause de la malnutrition», raconte Robin Meldrum, porte-parole de MSF.

En attendant que les camions arrivent, Marianne Gasser se rend au centre de santé. Le dénuement est total. Le dispensaire est installé dans un sous-sol, après qu’il a été bombardé. «Une dizaine de malades étaient allongés sur le sol. Ils étaient très faibles, à cause de la malnutrition mais aussi pour d’autres raisons. Les médecins voulaient qu’on les ramène à Damas mais ce n’était pas possible. C’était déchirant», se désole Marianne Gasser. «Avant d’évacuer des gens, il faut aussi s’assurer qu’ils seront protégés. Cela demande une tout autre coordination. En Syrie, il faut une autorisation pour simplement transporter du matériel d’un entrepôt à l’autre.»

C’est le prix à payer pour continuer de travailler dans les zones gouvernementales. Depuis le début du conflit, le régime syrien est passé maître dans la bureaucratie et l’intimidation des organisations internationales. Les agences humanitaires espèrent capitaliser sur l’indignation autour de Madaya pour forcer l’accès à toutes les zones assiégées en Syrie. Mais, à peine rentrée à Damas au petit matin vendredi, Marianne Gasser doit déjà préparer les prochaines opérations et courir après les autorisations. Vu que les projecteurs sont braqués sur Madaya, la cheffe de mission pense que cela ne posera pas trop de problèmes. Mais une fois que les regards se seront détournés de la petite bourgade, qu’en sera-t-il?

Clinique mobile

Le temps presse. Jeudi, des médecins et des nutritionnistes arrivés à bord d’un second convoi ont examiné 350 personnes, dont beaucoup souffraient de malnutrition sévère. Une employée de l’Unicef a même vu un jeune de 16 ans succomber sous ses yeux. Aucune évacuation n’est en vue. Une clinique mobile a été envoyée sur place. Seule bonne nouvelle, Madaya a reçu de la farine. Une fois encore, les camions ont dû s’arrêter aux portes de la ville. «Lorsque les gens ont appris qu’ils arrivaient, ils étaient émus aux larmes», relate Marianne Gasser.

Pour débloquer la situation, il aura fallu attendre qu’un autre convoi du Croissant-Rouge pénètre dans les localités chiites de Foua et de Kefraya, à des centaines de kilomètres plus au nord, elles aussi assiégées, mais par les rebelles. Pour desserrer l’étreinte sur leurs compagnons d’armes restés à Madaya, les islamistes d’Ahrar al-Sham n’ont rien trouvé de mieux que de faire subir le même blocus implacable et les mêmes souffrances abominables aux deux villages qu’ils encerclent. «Aucun camion ne pouvait bouger tant que l’aide n’était pas arrivée là-bas», explique Marianne Gasser.

Combats dans le Qalamoun

Avant le durcissement du siège contre Madaya à partir de l’été dernier, MSF parvenait encore à envoyer du matériel et des médicaments à travers les montagnes depuis le Liban tout proche. Le massif du Qalamoun est alors en proie à des combats acharnés entre l’armée de Bachar el-Assad et la milice du Hezbollah libanais, d’une part, et les rebelles, d’autre part. Le maître de Damas a progressivement reconquis toute la région et espère verrouiller la frontière libanaise, par où transitent armes et combattants. Mais Madaya et surtout sa voisine Zabadani, qui fut l’une des premières villes à s’être soulevée contre le régime, lui résistent. La population a fui les bombardements pour se réfugier à Madaya.

En septembre dernier, un accord de cessez-le-feu avait été conclu en Turquie entre Arar al-Sham et l’Iran, qui intervient lourdement en Syrie aux côtés de Bachar el-Assad et qui se fait le défenseur des chiites de Foua et de Kefraya. Le régime syrien n’y est même pas associé, signe de sa perte de souveraineté au profit de ses puissants parrains.

Le texte prévoyait des évacuations de blessés de part et d’autre et une aide humanitaire simultanée. Il a mis des mois à être appliqué. Le CICR n’a pas été impliqué dans ces négociations et l’ONU marginalement. Pourtant, les organisations internationales se retrouvent à faire le service après-vente de cet accord. Elles doivent négocier avec une multitude d’acteurs. Un casse-tête. Mais quel autre choix pour desserrer l’étreinte?

Les opposants syriens sont beaucoup plus critiques sur ces opérations de sauvetage ponctuelles. Des emplâtres sur une jambe de bois, selon eux. Cette semaine, ils ont dénoncé le fait que l’ONU minimise le nombre de personnes assiégées. Elles seraient en réalité près d’un million, alors que l’ONU n’en reconnaît que 400 000. Ils appellent les organisations internationales à se passer des autorisations de Damas quand il s’agit de vie ou de mort. Et de rapporter toute menace à leur encontre au Conseil de sécurité, qui se réunissait justement vendredi en urgence sur la situation humanitaire en Syrie. Quant aux évacuations, elles cacheraient des transferts de population, légitimant ainsi les tactiques de siège.

Un test pour la communauté internationale

Pour la communauté internationale, la levée du siège de la ville martyre a valeur de test avant les négociations de paix qui doivent s’ouvrir à Genève le 25 janvier. Pour une fois, les grandes puissances réunies à Genève mercredi, autour de l’émissaire de l’ONU Staffan de Mistura, semblaient unanimes sur ce point. «Le négociateur a identifié quatre zones assiégées, dont Madaya. S’il n’y a pas d’amélioration d’ici au 25 janvier, l’opposition serait suicidaire de venir à Genève», commente une source diplomatique occidentale. Le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, a prévenu qu’affamer des civils était un crime de guerre, un de plus dans ce conflit interminable.

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