Agressions sexuelles

Le cauchemar du réveillon de Cologne divise les féministes allemandes

Les actes de harcèlement subis par des centaines de femmes durant la nuit du 31 décembre sont-ils liés au fondamentalisme islamiste, aux guerres ou à des «structures patriarcales»? Le débat fait rage sur la scène féministe Outre-Rhin

A Cologne, le nombre de plaintes pour des vols et agressions survenus durant la nuit du 31 au 1e janvier s’accroît chaque jour. Dernier décompte: 766, dont 497 concernent des délits sexuels. La police a identifié plusieurs suspects, en majorité d'origine nord-africaine. Les témoignages de femmes relayés dans la presse décrivent des groupes d'hommes agressifs encerclant leurs victimes pour leur faire subir attouchements et insultes. Une enquête, en cours, doit faire la lumière sur le déroulement exact des faits. Mais chaque jour, le scandale fait couler plus d'encre. Il agite aussi les cercles féministes. 

Deux lectures des événements s'affrontent en Allemagne. Celle qui perçoit la menace d’une violence sexiste importée de l’extérieur, avec l’immigration de jeunes hommes en provenance de pays musulmans empreints de valeurs patriarcales. Les tenantes de cette explication culturelle se heurtent à la montée d’un mouvement féministe déterminé à faire la lumière sur «toutes les violences sexuelles, sans exception».

Le spectre d'une guerre

Cologne, c'est aussi la ville d'Alice Schwarzer. La journaliste y a fondé le magasine féminin Emma en 1977. Elle qui participait aux débuts du Mouvement de libération des femmes à Paris à la fin des années 1960, est à 73 ans une figure très médiatisée du féminisme en Allemagne. A ses yeux, la nuit de violence à Cologne «remet en question toute la politique migratoire d’ouverture» d’Angela Merkel. Dans une tribune publiée par la Schweizer Illustrierte le 15 janvier, elle fait naître le spectre d'une «guerre par d’autre moyens», destinée à déstabiliser la conscience qu’ont les femmes émancipées de leur propre valeur.

L’ennemi est désigné: le fondamentalisme islamiste. «Au nom d’une fausse tolérance et de la liberté de religion, nous avons trop longtemps ignoré l’avènement de fanatiques parmi les musulmans. Les guerres jettent vers l’Europe des millions d’homme brutalisés et violents pour qui les femmes n’ont aucun droit.», poursuit l'éditorialiste dans cette tribune. Le mélange entre un esprit traumatisé par la guerre et l’islamisme: voilà, aux yeux d’Alice Schwarzer, la source de agressions survenues à Cologne. Bien plus que des délits: une atteinte aux valeurs de l’Occident.

#ausnahmslos

Face à elle, une jeune féministe berlinoise: Anne Wizorek. A 33 ans, cette conseillère en communication s’est profilée comme la relève du féminisme en Allemagne. Sous le slogan #aufschrei (que l’on peut traduire par tollé, ou cri), elle a lancé en 2013 un débat sur le sexisme ordinaire dans son pays. Un pays dirigé par une femme, la chancelière Angela Merkel, et où le chef de l’armée, Ursula von der Leyen, est une femme aussi, avec sept enfants. Et pourtant. De blogs en plateaux médias, Anne Wizorek n’a de cesse de répéter que la violence contre les femmes se cache dans la banalité de la vie quotidienne.

Elle réfute les arguments d'Alice Schwarzer. «Le harcèlement et les violences sexuelles étaient là avant l’immigration, ils n’ont pas été importés en Allemagne! C’est un problème qui concerne l’ensemble de la société» explique-t-elle au téléphone. Au lendemain des événements de Cologne, elle occupe son terrain favori, les réseaux sociaux, avec une nouvelle campagne sous le slogan #ausnahmslos (sans exception), lancée par un groupe de 22 activistes. Leur message: contre le racisme et la violence sexuelle, toujours, partout. «Nous ne devons pas nous contenter de parler des agressions lorsqu’elles sont commises par les autres, les hommes musulmans, les Arabes, les Nord-Africains», disent-il.

Les militantes réclament davantage de prévention et l’inscription du harcèlement sexuel comme un délit dans la loi allemande. Cet appel a été signé par de nombreuses personnalités en Allemagne, y compris par la ministre de la famille, Manuela Schwesig, des politiciens, et des personnalités de la scène économique et culturelle. «C'est triste que nous devions attendre qu'un événement fasse les gros titres pour avancer dans ce débat», lâche Anne Wizorek.

Sur son site, la jeune femme rappelle quelques chiffres édifiants: En Europe, au moins une femme sur trois a connu une intimidation physique ou un acte de violence sexuelle depuis l’âge de 15 ans*. En Allemagne, 7300 viols ont lieu chaque année, soit 20 chaque jour.

Les féministes citent en exemple l'Oktoberfest, qui rassemble chaque année des milliers de fêtards de toute l'Allemagne et d'Europe. Chaque édition amène son lot d'agressions dénoncée (une vingtaine) et celui, plus important encore, de violences passées sous silence. «Ne faisons pas comme si cela ne nous concernait pas. Nous sommes tous marqués par des structures patriarcales qui rendent ces actes possibles», dit Anne Wizorek.

Récupération politique

La jeune Berlinoise dénonce la récupération politique à l'oeuvre depuis début janvier. Quelques jours après le réveillon cauchemardesque, le mouvement anti-islam Pegida («patriote européens contre l’islamisation de l’Occident») et l'extrême-droite protestaient dans les rues de Cologne. En France, Marine le Pen s'est exprimée sur le site lopinion.fr, contre «la régression sociale, humaine et morale que nous impose la crise migratoire». «J'ai peur, dit-elle, que la crise migratoire signe le début de la fin des droits des femmes».

En Suisse, Christoph Blocher n'a pas manqué de mentionner les événements dans son discours traditionnel, vendredi dernier à l'Albisguetli, pour souligner l'urgence de son combat contre «l'immigration de masse» et pour le renvoi des criminels étrangers: «Les événements de Cologne et d'autres villes européennes, et même de villes suisses, ouvriront-ils enfin les yeux des responsables politiques? (...) Un pays qui n'a pas les moyens de contrôler ses frontières, est un pays qui s'abandonne».

Féministes suisses en colère

Une récupération politique qui suscite la colère des féministes en Suisse aussi. La conseillère nationale vaudoise Cesla Amarelle dénonce l’«instrumentalisation du droit des femmes» par les milieux d’extrême-droite, «qui y trouve un argument contre l’accueil des réfugiés». Les femmes socialistes se sont fendues d'un communiqué le 14 janvier: «L'Europe ne s'est pas réveillée le 1e janvier avec un nouveau problème, disent-elles. Le sexisme et la violence sexuelle dans les espaces publics sont malheureusement eux aussi ancrés depuis longtemps dans nos mœurs.»

Marylène Lieber, sociologue à l'université de Genève, évoque un «grand malaise» dans les milieux féministes engagés à la fois contre le sexisme et le racisme. Une grande colère aussi: «Nous portons depuis longtemps les thèmes de la violence et du harcèlement. Et soudain des groupes qui d'ordinaire ignorent ces causes se préoccupent des violences faites aux femmes.»

«70% des auteurs de viols connus de leurs victimes»

Cofondatrice de la Slutwalk (la «marche des salopes») à Genève, Coline de Senarclens s'évertue à dénoncer le harcèlement moral à caractère sexuel (slutshaming), qui s'insinue à tous les étages, dans les sociétés européennes aussi. Que ce soit dans les cours d'école, la rue, ou sur les réseaux sociaux. On se souvient du film de l'étudiante Sofie Peeters, tourné dans un quartier populaire de Bruxelles. Il montrait les insultes sur son passage, ou les invitations agressives au sexe, proférées essentiellement par des hommes d'origine maghrébine.

Une éclairage partial, estime Coline de Senarclens: «Si on braque une caméra sur les étrangers, on focalise sur le sexisme des étrangers et on le rend plus visible. Le harcèlement au travail ne prend pas la même forme que le harcèlement de rue, il est plus insidieux et on en parle moins, mais il est tout aussi grave. Le sexisme concerne tout le monde: 70% des des auteurs de violences sexuelles sont des personnes connues des victimes provenant de l’entourage ou de la famille.» 

La directrice du bureau fédéral de l'égalité entre femmes et hommes Sylvie Durrer abonde: «Les événements survenus à Cologne nous obligent à nous interroger sur les manifestations sexistes, qui sont souvent difficile à dénoncer, ici aussi. Chez nous, nous avons tendance à voir le sexisme comme un comportement individuel et accidentel. Or le harcèlement sexuel, la violence domestique, les viols, ne sont pas des phénomènes rares ou nouveaux dans notre société. Si nous voulons être crédibles, nous devons nous montrer exemplaires et dénoncer avec la même virulence et avec la même constance toutes les formes d'agression, quels que soient les auteurs.»

Julie Billaud, anthropologue à l’Institut Max Planck en Allemagne, souligne le contexte socio-économique dans lequel se trouvent de nombreux jeunes hommes étrangers arrivés en Allemagne: précarité, promiscuité, manque de perspectives. Elle pointe du doigt la responsabilité des autorités «dépassées par l’arrivée de migrants»: «Maintenir des populations dans l'exclusion et la frustration crée un environnement explosif, un terrain propice à ce type de délits qui ne font qu'alimenter les thèses de l'extrême-droite». L'anthropologue redoute que les féministes, elles aussi, ne soient tentées d'adopter ces thèses.

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