Expatriés

«Si on quitte le Burkina Faso, on fait le jeu du terrorisme»

L'attentat qui a fait 30 morts à Ouagadougou a choqué le pays. Deux expatriés suisses racontent pourquoi ils ne veulent pas céder à la panique

Ce vendredi soir, 15 janvier, elle avait rendez-vous avec des amis dans une pizzeria du centre de Ouagadougou. Sur le chemin, Sylviane Collomb apprend qu’un événement grave vient de se produire près de ce restaurant. «On a eu l’information par des amis burkinabés qu’il s’était passé quelque chose du côté de l’aéroport», raconte l’infirmière suisse, membre de l’association humanitaire «Ensemble pour eux» basée au Burkina Faso.

Le groupe d’amis rebrousse chemin et se met à l’abri dans une petite pension près d’une gare, à l’est de la ville. A l’intérieur, la télévision donne les dernières nouvelles sur l’attentat qui vient de frapper la capitale. A 19h30, un commando djihadiste a ouvert le feu, tuant 30 personnes dans un restaurant, le Cappuccino, et un hôtel, le Splendid, de Ouagadougou, des endroits fréquentés par des Occidentaux. Une attaque revendiquée par Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI) moins de deux mois après une attaque similaire au Mali.

«Extrêmement choqué»

«Le personnel de l’association est extrêmement choqué», indique Sylviane Collomb. «Ensemble pour eux», son organisation, opère les malades les plus démunis dans un centre médical. Elle fournit le matériel, et des médecins étrangers viennent régulièrement prêter main-forte. Le soir de l’attaque, une équipe médicale suisse devait débuter sa mission humanitaire. Mais l’avion des trois chirurgiens, venus de Genève, a été détourné. L’aéroport international se trouve à quelques pas du lieu de l’attentat. «Leur venue a été remise en question, on a eu de longs échanges toute la nuit pour savoir s’ils allaient bien prendre un avion le lendemain», confie Sylviane Collomb, qui multiplie les voyages au Burkina Faso depuis 1988.

Des amis qui se trouvaient au centre-ville nous ont appelés pour nous dire qu’ils avaient entendu des tirs.

Un peu plus tôt ce vendredi, dans le quartier Ouaga2000 du sud de la capitale, la soirée battait son plein au complexe «La Perle». Le restaurant gastronomique était bondé: des touristes étrangers et des Burkinabés découvraient cette nouvelle adresse tendance de la capitale. Mais les festivités ont rapidement été interrompues. «Des amis qui se trouvaient au centre-ville nous ont appelés pour nous dire qu’ils avaient entendu des tirs», raconte Willy Plomb, le gérant suisse de cet établissement.

Le tourisme menacé

La fermeture de la «Perle» est annoncée aux clients. Dans la salle, des touristes américains consultent leur téléphone portable. L’ambassade des Etats-Unis vient de les informer de la gravité de la situation. «Tout s’est fait dans le calme. La centaine de clients a quitté les lieux, comme les employés du complexe», indique ce Jurassien qui vit au Burkina Faso depuis plus de dix ans. Malgré plusieurs appels, l’un de ses collègues reste sans nouvelles de son père. Il a été tué alors qu’il se trouvait à l’intérieur du café-restaurant Le Cappuccino. «On savait que des personnes étaient mortes. C’est l’endroit idéal pour toucher des Européens. Mais on était loin d’imaginer que cela pourrait arriver un jour», se désole Willy Plomb.

La fréquentation des bars et restaurants risque de baisser. Les discothèques ne pourront plus accueillir leurs clients.

L’attentat a frappé une zone touristique, appréciée des étrangers. «Au niveau économique, la situation va se compliquer ces prochains mois. La menace d’un attentat va planer en permanence dans la capitale. La restauration va en pâtir», juge le gérant du complexe «La Perle». Le président burkinabé, Roch Kaboré, a durci le couvre-feu qui s’étend désormais de 23h à 6h du matin. «La fréquentation des bars et restaurants risque de baisser. Les discothèques ne pourront plus accueillir leurs clients.»

La crainte d’une fuite des étrangers

La mort de deux personnalités valaisannes dans l’attentat, Jean-Noël Rey et Georgie Lamon, a marqué les expatriés suisses. «Ce sont deux personnages connus. Ils avaient visité l’association d’une amie suisse qui vient en aide aux personnes handicapées», indique Sylviane Collomb. Les deux hommes devaient également inaugurer une école dans le cadre d’un projet d’aide à l’alphabétisation et à l’éducation d’enfants.

Après une période d’instabilité, marquée par une tentative de coup d’Etat, le pays avait retrouvé le calme avec l’élection de Roch Kaboré en novembre 2015. «Je suis certaine que l’attentat va avoir un effet sur les aides qui viennent de l’extérieur. Le Burkina repose sur un nombre impressionnant d’associations qui interviennent dans des domaines variés, comme la santé ou l’éducation. Des étrangers qui apportent leur contribution dans de nombreux projets ont déjà quitté le pays. Ils ont paniqué», regrette l’infirmière suisse. Mais elle ne compte pas abandonner le Burkina Faso.

Une deuxième équipe de chirurgiens va renforcer l’association dans les prochains jours. «Si on quitte le Burkina Faso, on fait le jeu du terrorisme. Le peuple du Burkina souffre déjà tellement… Nous, on nous freine pas. On reste actifs.» «La vie continue, ça peut arriver n’importe où», renchérit Willy Plomb.

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