Amnesty International

Pour Amnesty, la police doit faire plus pour protéger les femmes des violences

Invité au WEF, le secrétaire général d'Amnesty International Salil Shetty met en garde contre les amalgames visant les réfugiés après la vague d'agressions sexuelles de la Saint-Sylvestre à Cologne

Salil Shetty est le secrétaire général d’Amnesty International depuis 2010. Cet Indien de 54 ans a profondément réformé l’ONG basée à Londres pionnière dans la défense des libertés en délocalisant une partie du personnel à Dakar, Nairobi, Bangkok ou Mexico. Il était de passage à Genève avant de se rendre au World Economic Forum (WEF), dont il est un habitué.

Le Temps: Qu’attendez-vous de votre séjour à Davos?

Salil Shetty: Pour Amnesty International, aller ou non au WEF présente toujours un dilemme. Ce n’est pas exactement un sommet de la société civile. Mais il est important d’y amener des sujets qui sont ignorés comme les droits des travailleurs ou les inégalités. A la fin de son règne, l’empereur romain Néron jouait de la lyre alors qu’un incendie ravageait Rome. J’ai parfois la même impression à Davos.

– C’est une excellente opportunité pour vous d’avoir accès aux décideurs économiques, non?

– Oui. Amnesty International vient d’ailleurs de publier un rapport sur le travail des enfants dans les mines de cobalt en République démocratique du Congo. C’est la première enquête sur cette filière. La moitié de ce métal utilisé dans les batteries de smartphones ou de voitures électriques vient de ce pays. Nous avons découvert que 16 compagnies, dont Apple, Samsung et Sony, étaient impliquées. La plupart d’entre elles disent qu’elles ne savaient pas. Le minimum est que ces sociétés enquêtent sur l’origine réelle du cobalt. C’est ce que j’ai dit aux intéressés à Davos. Le dialogue en tête-à-tête est important mais, pour être efficace, il doit être accompagné de pressions publiques.

– Quelles sont les relations d’Amnesty International avec les grandes entreprises?

– Nous n’acceptons aucun financement de leur part. Même si très nombreuses sociétés sont au-dessus de tout soupçon, nous pourrions être amenés à les dénoncer à l’avenir. L’indépendance d’Amnesty International repose sur ses 7 millions de membres à travers le monde, dont près de la moitié sont des donateurs. De la même manière, les gouvernements ne peuvent financer nos investigations et nos campagnes publiques.

– Des négociations de paix sur la Syrie doivent s’ouvrir à Genève lundi après la fin du forum de Davos. Croyez-vous qu’elles puissent aboutir?

– Il y a indéniablement une conjonction internationale plus favorable depuis le rapprochement entre les Etats-Unis et l’Iran. La Russie semble aussi plus disposée à faire pression sur son allié syrien. Mais, avant toute chose, il faut que les bombardements contre les civils et les sièges cessent. Toutes les parties se rendent coupables de ces attaques insensées. A tel point que plus de la moitié de la population syrienne est déplacée dans le pays. Sans parler des millions de réfugiés dans les pays voisins et les centaines de milliers d’autres qui tentent le voyage vers l’Europe.

– Certains disent qu’il faut d’abord stopper le carnage et seulement ensuite se pencher sur les innombrables crimes commis en Syrie. Qu’en pensez-vous?

– Cet argument ressemble à un serpent qui se mord la queue. Si les bombardements aveugles, les tortures et les disparitions se poursuivent, c’est justement parce que leurs auteurs jouissent d’une impunité totale. Regardez l’Irak: la répression de la minorité sunnite par le nouveau pouvoir de Bagdad l’a jetée dans les bras de l’Etat islamique. Cela ne justifie en rien les crimes abominables commis par ce groupe armé mais on ne peut espérer une paix durable sans justice.

– Amnesty International expose à la lumière les pires violations des droits de l’homme pour les faire cesser. Mais cette stratégie n’atteint-elle pas ses limites avec une organisation comme l’Etat islamique qui fait la publicité de la terreur?

– Notre travail de documentation ne porte pas immédiatement ses fruits. Il faut parfois attendre des décennies avant que les responsables rendent des comptes. Le Sri Lanka vient par exemple d’annoncer sa volonté d’établir un tribunal spécial pour se pencher sur la guerre civile qui s’est terminée en 2009. Rien n’est figé.

– Craignez-vous que l’Allemagne, qui a ouvert ses frontières, change de politique après la vague d’agressions sexuelles la nuit du 31 décembre à Cologne par une foule d’hommes maghrébins, selon les témoignages des victimes?

– Il ne faut pas faire d’amalgames. De très nombreuses réfugiées ont aussi été abusées sexuellement par des policiers ou des passeurs sur le chemin de l’exil, comme nous l’avons révélé dans un récent rapport. Et leurs agresseurs étaient européens. Ce n’est pas une question de culture.

– Les premiers prévenus ont été interpellés dans des centres pour réfugiés.

– A Amnesty International, nous sommes les derniers à trouver des excuses aux hommes qui ont fait cela. Quelle que soit leur origine. Ces actes doivent être poursuivis. Nous avons toujours dit que la police devait être plus active contre les violences faites aux femmes.

– Les gouvernements réagissent à la multiplication des attentats par des mesures d’exception. Où placer le curseur entre la sécurité et la défense des libertés?

Il est légitime de surveiller des personnes quand elles sont soupçonnées de vouloir commettre un crime. Pourvu que cela se fasse sous le contrôle de la justice. En revanche, la surveillance de masse est inacceptable. On nous rétorque que les gens qui n’ont rien à se reprocher n’ont rien à craindre. Je pose la question différemment: qui veut être épié jusque dans sa chambre à coucher?

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