Royaume-Uni

Vladimir Poutine est «probablement» à l'origine de l'assassinat d'un opposant

Une enquête publique sur la mort d'Alexander Litvinenko à Londres en 2006 conclut à l’implication du Kremlin. Pour Moscou, cette mise en cause vise à «salir» l'image de la Russie ou... c'est de l'humour britannique 

De sa voix de basse, sur un ton lent et posé, le juge britannique Robert Owen a envoyé jeudi matin un missile diplomatique depuis la salle 73 de la haute cour de justice à Londres: «L'opération (des services secrets russes) FSB pour tuer Alexander Litvinenko a probablement été approuvée par le directeur du FSB Nikolai Patrushev et également par le président Poutine. »

D’une petite phrase concluant des années de rebondissements diplomatiques et procéduraux, la justice britannique implique Moscou au plus haut niveau dans la mort de cet ancien dissident russe. Vladimir Poutine en personne est nommé, rendant encore un peu plus tendues les relations entre la Russie et le Royaume-Uni.

Lire aussi: Ces morts suspectes de Russes (26.03.2013)

Sujet de tension entre les deux pays

L'assassinat d’Alexander Litvinenko à Londres en novembre 2006 a longtemps été un sujet d’irritation entre les deux pays. Alors âgé de 44 ans, l’ancien espion du KGB – il a été recruté en 1988 par les services secrets soviétiques – avait fait défection au Royaume-Uni en novembre 2000 avec sa femme et son fils. Opposant à Vladimir Poutine, proche de l’oligarque réfugié à Londres Boris Berezovsky, il avait obtenu l’asile politique et même, moins de deux mois avant sa mort, la naturalisation britannique.

Son assassinat au plein centre de Londres avait laissé nombre d'indices. Une dose de polonium, un produit radioactif, avait été versée à son insu dans une tasse de thé le 1er novembre 2006. Mais le produit avait mis trois semaines à agir, et Alexander Litvinenko n’est mort que le 23 novembre, après avoir publiquement accusé Vladimir Poutine d’être le commanditaire de l’opération.

Les deux responsables présumés identifiés

Depuis, l’enquête de police a identifié les deux responsables présumés du meurtre: Andrei Lugovoi et Dmitry Kovtun. Un mandat d’arrêt international a été émis. Mais l’espoir de leur extradition est quasiment nul. Andrei Lugovoi est désormais député et il mène une carrière à la télévision russe.

Dans ces conditions, une enquête publique sur le meurtre a été ouverte dès 2012. Le gouvernement britannique a pourtant tout fait pour la bloquer, craignant que des documents classés ultra-sensibles ne deviennent publics. A l’époque, un rapprochement avec Vladimir Poutine était aussi en cours.

Finalement, grâce à l’opiniâtreté du juge Robert Owen, et de la veuve d’Alexander Litvinenko, Marina, l’enquête a eu lieu, en obtenant accès aux documents confidentiels des services britanniques mais sans en dévoiler leur contenu. Le rapport de 328 pages publié ce jeudi est ainsi partiellement tenu au silence.

Des conclusions sans appel

Ses conclusions sont cependant sans appel. Robert Owen se dit «certain» que les meurtriers sont Andrei Lugovoi et Dmitry Kovtun. Sur le commanditaire, il n’a guère de doute non plus. Il est «fortement probable» que le FSB était derrière l’opération.

Quant à l’implication de Vladimir Poutine, qu’il juge «probable», le juge britannique donne les éléments suivants. Plusieurs témoignages russes rappellent que le FSB est extrêmement hiérarchique, et qu’une opération aussi importante que celle-là – un assassinat au centre de Londres – nécessite de monter très haut pour obtenir l’autorisation. De plus, le polonium est une substance radioactive produite par l’agence atomique russe, Rosatom, qu’il est difficile à obtenir. «Cela nécessite une autorité inter-agences, et la seule autorité qui puisse permettre ce transfert est l’administration présidentielle», a témoigné Alex Goldfarb, un dissident russe. Cette opinion est confirmée par Robert Service, un universitaire britannique spécialiste du Kremlin.

Par ailleurs, les honneurs qu’a reçus Andrei Lugovoi depuis qu’il est officiellement recherché par la police britannique indiquent qu’il est clairement protégé en Russie. L’an dernier, une médaille pour «services à la patrie» lui a été attribuée. Sa carrière politique a également été facilitée. Jeudi, les autorités russes ont balayé les conclusions de l’enquête, jugée «biaisée et opaque» par le Ministère des affaires étrangères.

Pas de suites judiciaires

La publication du rapport ne devrait pas avoir de suites judiciaires. Un procès demeure hautement improbable. En revanche, des répercussions diplomatiques sont possibles. Marina Litvinenko a appelé à des sanctions financières contre Vladimir Poutine et les autres personnes citées dans l'assassinat de son mari. Elle souhaite également que le gouvernement de David Cameron expulse une partie du personnel diplomatique russe basé au Royaume-Uni. La police britannique demande l'extradition de Lugovoi et de Kovtoun pour les juger, et le gouvernement britannique a convoqué l'ambassadeur russe.  

Rien ne dit que le premier ministre britannique ira plus loin. D’abord, d’importantes sanctions sont déjà en place contre le régime russe suite à ses incursions en Ukraine et à son annexion de la Crimée. Ensuite, Vladimir Poutine joue un rôle important dans les négociations diplomatiques autour de la Syrie et de l’Iran. Pas sûr que Londres ne veuille mettre en danger ce fragile équilibre pour une affaire vieille de neuf ans.

Une enquête pour «salir» l'image de la Russie

La diplomatie russe a dénoncé de son côté une enquête «politiquement orientée» qui vise à «salir» l'image de la Russie. «Nous regrettons que cette enquête purement criminelle ait été transformée en enquête politiquement motivée et qu'elle ait assombri l'atmosphère générale des relations bilatérales» avec Londres, a déclaré la porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Maria Zakharova, dans un communiqué.

La Russie souhaite «une enquête objective et impartiale sur la mort de Litvinenko, mais également sur tous les citoyens russes - et ils sont très nombreux - qui décèdent régulièrement en Grande-Bretagne dans diverses circonstances et parfois très étranges», a-t-elle affirmé.

Le porte-parole du Kremlin a lui parlé d'une "blague": Cela s'apparente (...) peut être à une blague. Visiblement, on peut relier ça à l'élégant humour britannique, a déclaré aux journalistes  Dmitri Peskov.


Pour aller plus loin

A quand le réveil des citoyens russes? (12.03.2015)

La mort de Boris Berezovski, ex-pacha, ex-paria (26.03.2013)

Polonium, un nuage de poison dans votre thé? (14.11.2011) 

Publicité