Syrie

Dans l’ombre, les djihadistes se frottent les mains

Alors que les négociations de Genève vacillent, chacun prépare déjà le coup d’après. Sur le terrain, à mesure
 que les bombardements se poursuivent et que les modérés sont éliminés, les extrémistes progressent

Un vent d’agitation s’empare de l’assistance. Nous sommes dans un palace de Riyad, à la mi-décembre. In extremis, les délégués du groupe Jaish al-Islam (l’Armée de l’islam) acceptent d’apposer leur signature au bas du document qui scelle l’unité de vues des opposants syriens, réunis dans la capitale saoudienne. L’absence de Jaish al-Islam aurait signifié un échec retentissant de cette réunion, visant à rassembler les segments aussi larges que possible de l’opposition, afin de préparer les futurs pourparlers de Genève. Mais la présence de ce groupe ne va pas sans frictions: son chef, Zahran Allouche, le commandant salafiste de la rébellion armée dans la banlieue de Damas, s’est distingué par ses positions – et ses actes – souvent extrémistes et brutaux. L’homme est néanmoins considéré comme un héros par ses concitoyens de la Ghouta orientale, tant ses combattants ont tenu tête, tout au long de la guerre, aussi bien aux troupes de l’armée syrienne, qui bombardent et affament la Ghouta, qu’aux djihadistes du groupe de l’État islamique (Daech).

Deux semaines plus tard, pourtant, c’en était fini du héros, tué par un bombardement aérien qui le visait personnellement, sans l’ombre d’un doute. Aussitôt, Jaish al-Islam vacille dans sa volonté de continuer de jouer le jeu et de poursuivre le virage entamé par son chef vers un recentrage politique. Résultat, parmi d’autres: après des délibérations sans fin, «l’opposition de Riyad» a dû se résoudre à nommer Mohamed Allouche, le cousin de Zahran, à la tête de la délégation qui devrait représenter l’opposition aux négociations de Genève. C’était le seul moyen de garder à bord cette composante problématique, mais essentielle, de la réalité syrienne actuelle. D’autant plus essentielle, en réalité, que l’Armée de l’islam (qui regroupe elle-même de nombreuses factions) est fortement soutenue par l’Arabie saoudite. Et qu’il n’est pas question aujourd’hui, pour aucune des puissances étrangères en présence, de lâcher ses pions sur le terrain, malgré la perspective d’un possible redémarrage de la diplomatie à Genève.

Bien au contraire. L’imminence de ces négociations (elles devraient débuter lundi prochain, mais tout le monde s’attend à un report, ne serait-ce que de quelques jours) a amené les combats à redoubler de plus belle. L’aviation russe a multiplié ses bombardements, contre l’État islamique certes, mais aussi contre les régions tenues par l’opposition modérée. Pour la seule journée d’hier, des dizaines de civils auraient été tués dans des villages de l’est du pays, y compris des familles entières, selon le décompte tenu par le Syrian observatory for Human Rights. Les Etats-Unis, pourtant réticents à délivrer des armes qui pourraient finir dans les mains des djihadistes, ne sont pas en reste et, selon des révélations de la presse américaine, auraient accéléré leur livraisons, non seulement aux combattants kurdes et aux tribus arabes alliées, mais aussi à différents groupes sunnites choisis par la CIA.

Dans le même registre, le pouvoir à Damas n’a pas tardé à (re) mettre sur sa liste des personnes recherchées tous les membres de la délégation qui sont censés venir négocier à Genève. «L’élimination de Zahran Allouche le montre à l’envi, note une source proche de l’opposition qui ne veut pas apparaître nommément étant donné la fragilité de la situation: les uns et les autres font mine d’être prêts à discuter, mais ils sont déjà en train de préparer le coup d’après. Quitte pour cela à encourager ceux qui ne veulent pas entendre parler d’une solution négociée.»

Au-delà des bisbilles concernant la composition de la délégation de l’opposition, qui sont officiellement l’obstacle au démarrage comme prévu des pourparlers de Genève, se pose en effet la question, bien plus centrale encore, du périmètre acceptable des groupes à intégrer dans les discussions. Un signe: chargée par la communauté internationale d’établir la liste des organisations qui doivent être considérées comme «terroristes» dans le théâtre syrien, la Jordanie aurait pointé… 160 groupes qui répondent à cette qualification. Dans le lot: l’État islamique, c’est entendu, mais aussi le Front al Nusra (la branche syrienne d’Al Qaïda), la puissante organisation Ahrar el-Sham (les hommes libres du Levant) ou encore les milices du Hezbollah libanais qui combattent du côté du régime de Damas…

Or, sur le terrain, les données sont claires. Jamaal Maarouf le commandant du Front révolutionnaire syrien (l’un des groupes soutenus par la CIA), le disait récemment dans ces termes: «Aucune milice de la rébellion ne peut opérer dans le nord de la Syrie sans le soutien d’Al Nusra.» Autrement dit, ce sont bien les djihadistes qui, dans l’ombre, gardent en main les atouts. A mesure que les bombardements se poursuivent, que les modérés sont éliminés et que la population désespérée doit chercher le soutien des protecteurs les plus puissants, les extrémistes ne peuvent que prospérer.

 

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