Russie

Vladimir Poutine enterre doucement Lénine

Le président russe ne cache plus son irritation envers la grande figure de la révolution russe, synonyme de changements dont le maître du Kremlin ne veut pas entendre parler

Le centenaire de la révolution de 1917 se profile à l’horizon et le pouvoir russe éprouve un malaise grandissant envers la figure historique de Vladimir Lénine. Jeudi dernier, Vladimir Poutine a accusé le premier dirigeant soviétique d’avoir avec ses idées «mené à l’effondrement de l’URSS». «Parmi ces idées, l’autonomisation. Il a posé une bombe atomique sous la maison Russie, qui a par la suite explosé. Et nous n’avions pas besoin de la révolution mondiale», a ajouté le président russe, qui venait de couper la parole à un scientifique citant Lénine dans un contexte non politique.

La remarque sur Lénine a fait l’effet d’un coup de tonnerre. Quatre jours plus tard, à l’occasion d’un congrès politique, un professeur d’histoire a demandé au chef du Kremlin son opinion à propos de l’enterrement de Vladimir Lénine, qui repose toujours, embaumé, dans son cercueil du Mausolée de la place Rouge. «Il faut agir avec du doigté et ne prendre aucune décision qui puisse diviser notre société», a répondu le président russe. Avant d’enfoncer le clou, reprochant à Lénine d’avoir accordé aux républiques socialistes le droit de quitter l’URSS (et donnant raison à Staline qui y était opposé).

Vladimir Poutine a ensuite qualifié «d’absurde» la décision de Lénine de donner le Donbass à l’Ukraine. Une phrase qui fait écho aux critiques proférées par les nationalistes russes, puis par le Kremlin à l’encontre d’un autre dirigeant soviétique, Nikita Khrouchtchev, lequel a transféré la Crimée à l’Ukraine en 1956. «L’illégalité» du transfert de la Crimée a servi de justification à l’annexion de la péninsule par la Russie en 2014. Et le Donbass pourrait bien sûr suivre la même voie aujourd’hui, alors qu’il est déjà contrôlé par des forces armées pro-russes.

Ce signal envoyé à l’opinion publique russe équivaut à une sérieuse remise en cause de l’intégrité territoriale de l’Ukraine, alors que Moscou s’est pourtant engagé à mettre en œuvre les accords de «Minsk 2». Ceux-ci prévoient que l’Ukraine doit reprendre le contrôle du Donbass et de sa frontière avec la Russie, et qu’après cette étape, les sanctions occidentales contre la Russie seront levées.

Mais l’autonomisation n’est pas le principal grief de Vladimir Poutine au leader bolchevique. De sensibilité conservatrice et visiblement décidé à rester au pouvoir le plus longtemps possible, le président russe peut être quelque peu irrité par la figure du révolutionnaire Vladimir Lénine. Sur la défensive depuis la vague de révolutions colorées qui ont renversé ses homologues dans plusieurs anciennes républiques soviétiques, dont l’Ukraine, Vladimir Poutine mobilise toutes les ressources médiatiques, policières et judiciaires pour empêcher l’émergence de toute alternative politique.

Il ne va toutefois pas jusqu’à abattre les statues de Lénine, toujours dressées sur les places centrales de toutes les villes russes. Sa position prudente sur l’enterrement de Lénine et son départ de la place rouge, réclamé par les monarchistes, tsaristes et l’église orthodoxe, tient au fait que les communistes y sont radicalement opposés. Depuis le début de son règne au Kremlin, Vladimir Poutine a pris soin de souder le flanc conservateur de l’opinion autour de lui. Or, une profonde division existe entre les deux sensibilités conservatrices, résultant de déchirures historiques entre «blancs» tsaristes et «rouges» bolcheviques. Vladimir Poutine opte donc pour le statu quo tout en poussant doucement Lénine dans la catégorie des personnages «négatifs» de l’histoire, avec les «libéraux» et les «pro-occidentaux».

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