Monde arabe

En Syrie, le rapport de forces militaire dictera sa loi

Les discussions à Genève ont démarré vendredi de manière chaotique en l’absence de l’opposition

Chat échaudé craint l’eau froide. Les responsables de l’ONU l’ont affirmé la main sur le cœur: les discussions sur la Syrie, qui ont débuté vendredi à Genève, ne devaient en rien ressembler aux tentatives similaires qui les ont précédées, et qui se sont toutes conclues sur des échecs retentissants. Et pourtant. Démarrées après avoir été plusieurs fois repoussées, se déroulant dans un cadre qui a été chamboulé de fond en comble, ces «négociations» risquent fort de se transformer en nouveau naufrage. La délégation gouvernementale syrienne? Ses membres sont bien arrivés hier, les dents serrées, muets comme des carpes. Quant à l’opposition syrienne, nul ne savait encore si elle rejetterait en bloc le bébé, l’eau du bain et la baignoire. Après quatre jours de discussions en Arabie Saoudite, elle hésitait à envoyer un ou deux «émissaires» à Genève, ou alors une délégation surdimensionnée: auparavant, elle avait demandé des «clarifications» au secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon. Surtout, elle subit des pressions totalement inédites pour elle, y compris de la part des Etats-Unis qui veulent la voir sans tarder passer par le cercle qu’ils lui tendent.

La principale garantie exigée par cette «opposition de Riyad», du nom de la capitale de l’Arabie saoudite, qui est son principal parrain? L’arrêt des bombardements, aussi bien des avions russes que des hélicoptères de l’armée syrienne, qui continuent de viser sur le terrain non seulement la population civile mais aussi ses propres troupes. Cette exigence a été néanmoins rejetée par les Russes et par Damas, bien sûr, mais aussi par l’émissaire de l’ONU Staffan de Mistura (et par les Américains) qui ne voulaient pas entendre parler de «préconditions» à l’heure d’ouvrir les discussions. Que l’opposition accepte de venir à Genève tandis que les bombes pleuvent, et cette «précondition» se transformera ipso facto en matière à négociation. C’est-à-dire que sa réalisation effective, étant donné la réalité sur le terrain, sera pour le moins compromise.

Pour la Russie, il s’agit, à Genève comme sur le terrain, de marginaliser l’opposition

De fait, c’est là tout le problème de ces pourparlers. Depuis que la Russie est entrée en guerre en soutien à Bachar el-Assad, en septembre dernier, la situation a radicalement changé en Syrie. Non seulement la principale (hormis Damas) place forte du régime, Lattaquié, est désormais à l’abri des rebelles, mais les forces loyalistes – soutenues par la Russie et l’Iran – multiplient les victoires militaires. Même dans le sud de la Syrie, qui semblait déjà appartenir à un autre pays, une percée décisive a ramené le contrôle de Damas jusqu’à la frontière jordanienne. À terme, nul ne semble pouvoir s’opposer à la détermination affichée par les Russes, fût-ce au prix d’un énorme prix en vies humaines innocentes. Autour de Lattaquié, dans la ville d’Idlib, bientôt peut-être à Alep et le long de la frontière turque… la réalité sur le terrain est aujourd’hui bien peu favorable à l’opposition.

«Les données sont claires, affirme une source diplomatique proche du dossier: pour la Russie, les négociations de Genève – si elles ont réellement lieu – font partie d’une stratégie générale. Il s’agit, ici comme sur le terrain, de marginaliser l’opposition. De montrer qu’il n’y a rien de significatif entre le régime de Damas, d’un côté, et les «terroristes» de l’État islamique de l’autre.»

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La Russie, ici, est au four et au moulin. La résolution 2254 (votée par le Conseil de sécurité de l’ONU en décembre) a été dictée en bonne partie par Moscou et laisse entière la question d’un maintien au pouvoir de Bachar el-Assad. Désormais, la lecture que font de ce texte les Etats-Unis sème l’effroi dans l’opposition dite «de Riyad». Ainsi, le secrétaire d’État John Kerry, ne parle plus d’un «gouvernement de transition» pendant six mois en vue d’arriver à des élections une année et demie plus tard. Il évoque au contraire la formation d’un «gouvernement d’union nationale», soit la terminologie adoptée jusqu’ici par Moscou.

«Le cadre a changé par rapport aux précédentes réunions de Genève. Un effondrement du régime de Damas n’est plus à l’ordre du jour, comme il semblait l’être en 2012», tranche un diplomate. Les pourparlers de Genève peuvent se poursuivre. Mais c’est le rapport de forces sur le terrain qui, seul, dictera sa loi.

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