France

Christiane Taubira met sa plume dans la plaie de l’état d’urgence

L’ancienne ministre de la Justice démissionnaire publie ce lundi un livre-réquisitoire contre la déchéance de nationalité proposée par le gouvernement. La preuve qu’elle ne compte pas se taire d’ici à la présidentielle de mai 2017

Il faudra compter avec Christiane Taubira dans les mois à venir. Si l’ex-ministre française de la Justice, démissionnaire le 27 janvier dernier, avait voulu signifier au président François Hollande et au premier ministre Manuel Valls qu’elle ne comptait pas se taire d’ici à la présidentielle de 2017, elle ne s’y serait pas prise autrement.

A qui parle et que dit le symbole de la déchéance de nationalité pour les Français de naissance?

Alors que le débat en séance plénière à l’Assemblée nationale du projet controversé de réforme de la Constitution pour y intégrer le recours à l’état d’urgence (décrété le 13 novembre après les attentats) doit débuter vendredi 5 février, l’élue guyanaise publie ce lundi un livre-réquisitoire contre l’une des mesures phares qu’il contient: la proposition de déchéance de nationalité pour les binationaux responsables d’actes terroristes. Une mesure à laquelle elle est depuis le début opposée, et qu’elle pilonne à nouveau dans «Murmure à la jeunesse» (Ed. Philippe Rey) qui sort ce jour.

«A qui parle et que dit le symbole de la déchéance de nationalité pour les Français de naissance? Puisqu’il ne parle pas aux terroristes […], qui devient, par défaut, destinataire du message? Celles et ceux qui partagent, par totale incidence avec les criminels visés, d’être binationaux, rien d’autre», écrit-elle, en campant sur sa ligne: une mesure inefficace, dont la symbolique négative est bien plus forte qu’on ne le croit.

Pas un pamphlet, un message à la jeunesse

Rédigé en grand secret durant le mois de janvier, alors que le Tout-Paris politique se demandait si la garde des Sceaux allait ou non démissionner, l’ouvrage de Christiane Taubira est fidèle à son auteure: il ne s’agit pas d’un pamphlet contre le gouvernement de Manuel Valls, mais d’un message à la jeunesse, où la philosophie et la politique s’entremêlent. Intellectuelle à la parole forte, toujours prompte à dégainer des citations de grands philosophes ou de grands écrivains rebelles comme l’écrivain tiers-mondiste martiniquais Frantz Fanon, l’ancienne ministre parle à l’évidence à la «conscience de gauche» que beaucoup, en France, accusent François Hollande de piétiner aujourd’hui sur l’autel sécuritaire. Un livre dicté surtout, affirment ses proches collaborateurs, par sa volonté de défendre une France métissée, encore capable d’intégrer et d’offrir du rêve. «Elle aime avant tout le débat politique, souligne l’un d’entre eux. A part elle, forte de ses origines et de son parcours, qui peut aujourd’hui tenir ce discours?»

Son positionnement politique est à double tranchant. Il assure une visibilité décisive à un an et demi de l'élection présidentielle à celle qui, en 2002, s’était présentée au premier tour (2,3% des voix) contre le candidat socialiste Lionel Jospin, contribuant avec Jean-Pierre Chevènement (5,3%) à l’échec retentissant de ce dernier. De quoi relancer l’hypothèse de son éventuelle candidature en 2017, toutefois jugée peu probable par son entourage.

Un siège au Conseil constitutionnel? Compliqué

A l’inverse, cette volonté d’animer le débat public français à gauche – qu’elle devrait poursuivre dans un second livre en mars sur son expérience ministérielle – pourrait lui barrer la route du Conseil constitutionnel, où deux sièges sont à pourvoir cette année, dont celui de président (occupé depuis 2007 par l’ancien ministre chiraquien Jean-Louis Debré). Les rumeurs parisiennes disent ainsi que l’actuel président socialiste de l’Assemblée nationale Claude Bartolone, qui nommera l’un des deux «sages», n’envisage pas d’avancer son nom. A moins que, expliquent ses proches, cette volonté de défendre une France ouverte, et de tenir le droit face aux convulsions sécuritaires, ne contribue au contraire à faire de cette femme politique, qui fêtera ce mardi ses 64 ans, le choix incontournable pour un Conseil Constitutionnel «engagé».

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