Golfe d’Aden

Avec des gardes armés à bord de cargos suisses

Reportage à bord du chimiquier suisse «Monte Rosa». Fusils-mitrailleurs serbes et fils barbelés contre pirates somaliens

Sortie du canal de Suez. A bord du Monte Rosa – un chimiquier zurichois de 20 000 tonnes –, les préparatifs vont bon train en ce premier jour de l’an 2016. Objectif, le golfe d’Aden à trois jours de navigation. Trois gardes privés – un Roumain et deux Ukrainiens – ont embarqué à bord à Port-Saïd et font connaissance avec l’équipage du capitaine Viacheslav Gavrilov.

A 44 ans, ce Russe de Saint-Pétersbourg dirige 21 marins, des officiers ukrainiens et russes, un électricien birman et des matelots philippins. Pas un Suisse à bord: on y parle l’anglais et le russe.

Le golfe d’Aden inquiète à juste titre. Souvent déguisés en pêcheurs, des pirates somaliens y traquent les yachts et les bateaux marchands pour les dépouiller ou les prendre en otage. Dans les années 2008-2009, il avait même été question de protéger les cargos de la marine helvétique par l’armée suisse. Avant que le couperet ne tombe: ce sera non.

Des rouleaux de barbelés

Dès la sortie du canal de Suez, il va falloir installer autour de la coque des rouleaux de barbelés coupants comme des rasoirs. Trois Philippins s’y collent, armés de pinces et de gants.

Lunettes noires et crâne rasé, Andrei, un ex-gendarme roumain de 37 ans, dirige la manœuvre. Il est mandaté par une société israélienne basée à Malte et à Chypre, la Seagull Maritime Security: «C’est un travail avant tout dissuasif, mais l’armateur qui néglige ces précautions court un risque. Les pirates sont informés de la valeur des cargaisons transportées grâce aux sites maritimes. Ils observent les bateaux mal protégés et peuvent fondre sur leur proie avec des bateaux rapides ou descendre d’un bateau-mère au milieu de l’océan Indien.»

Mike Gorsky / Mike Gorsky

Je connais un marin resté six mois entre les mains des pirates. Il était maigre comme un clou lors de sa libération.

De bon matin, un exercice est organisé à bord du chimiquier suisse. Au son d’une sirène, tout l’équipage se réunit dans la «citadelle», un endroit de la cale difficile à atteindre. Des portes blindées ont été rajoutées et des réserves de nourriture et d’eau doivent permettre de tenir 72 heures.

Un matelot philippin raconte une histoire d’otage: «Je connais un marin resté six mois entre les mains des pirates. Il était maigre comme un clou lors de sa libération.» Les passerelles d’accès sont habituellement passées à la graisse pour compliquer la progression des assaillants, mais la ligne de flottaison du chimiquier est basse et le Monte Rosa n’a pas besoin d’échelles.

Des fusils serbes

A 13 nœuds, le bateau met le cap sur l’île de Barr Musa Kabir, au large du Soudan. L’équipe de sécurité doit prendre livraison des armes et de la munition. Dans le noir, un bateau rapide accoste le Monte Rosa. Une caisse de fusils-mitrailleurs Zastava, de fabrication serbe, des chargeurs de 20 cartouches et du matériel de protection (casques avec GoPro, gilets pare-balles, etc.) sont transférés.

Six tonneaux sont remplis d’eau pour servir de boucliers et des lances d’incendie braquées vers la mer. Un exercice à balles réelles a lieu depuis le poste de commandement. Deux mannequins ont été installés. L’effet est garanti avec leur combinaison de travail, le casque et les lunettes de soleil.

Le navire suisse devrait arriver à Djibouti, le lendemain, mais le danger est déjà présent. A portée de jumelles, un bateau de pêche survient dans la direction opposée. Assises à l’arrière, sept ou huit personnes. Le garde roumain n’est pas rassurant: «Il pourrait nous contourner par l’arrière et revenir vers nous à la nuit tombante.»

Mike Gorsky / Mike Gorsky

Basées à Djibouti, les forces navales de l’EUNavfor sont aux aguets dans une région qui couvre plusieurs millions de km2: l’océan Indien jusqu’au Sri Lanka, la mer d’Oman, le golfe d’Arabie, le nord des Comores et de Madagascar. Un couloir maritime a été tracé par les instances maritimes de façon à éviter l’éparpillement des navires.

Tôt le matin, un bateau de guerre japonais a croisé le Monte Rosa au sud du Yémen. L’armée suisse à la rescousse? En 2008, les armateurs suisses avaient tiré la sonnette par l’intermédiaire de leur président, le Vaudois Eric André. Le Département de la défense avait étudié l’engagement de soldats du détachement de reconnaissance, le DRA 10. Jusqu’à trente militaires suisses auraient pu être engagés à Djibouti avec le soutien de la France. Pascal Couchepin, président de la Confédération en 2008, s’était dit prêt à engager des soldats suisses, mais seulement des volontaires.

Appel à l’aide

En décembre 2008, un incident était survenu à un navire de l’armateur Enzian: le Sabina avait quitté le port italien de Piombino pour l’Arabie saoudite et, près d’Aden, des embarcations rapides s’étaient rapprochées et l’avaient suivi avant de s’éloigner. Le navire suisse avait lancé un appel à l’aide, mais personne n’était venu à la rescousse.

En février 2009, le Nyon, un cargo de Suisse-Atlantique, transportant du minerai de fer d’Ukraine en Chine, avait connu la même mésaventure. Dans les médias, la bataille avait fait rage. Un expert en stratégie militaire de l’Université de Zürich estimait cependant que des soldats à bord risquaient de «provoquer des carnages».

Dans Le Temps, il est allé jusqu’à proposer de placer les bateaux suisses sous pavillon russe ou américain. Que faire des éventuels prisonniers? Le droit suisse prévalant sur les bateaux suisses, ils seraient remis à la justice helvétique. Et la neutralité? Les pirates sont des criminels civils, la Suisse ne la mettrait pas à mal dans un éventuel engagement militaire. Mais le 21 janvier 2009, le Conseil fédéral a tranché: l’idée des soldats suisses était repoussée.

Lire aussi: Un militaire suisse contre les pirates

Dès lors, les armateurs helvétiques doivent s’adresser à des compagnies privées: des anciens de la Royal Navy, mais aussi des Ukrainiens, des Roumains, des Croates et des Bulgares.

Les pirates ne cherchent pas la confrontation

Pour Michael Eichmann, de Swiss Chem Tankers – l’armateur du Monte Rosa à Zürich –, les pirates ne cherchent pas la confrontation: «Ils préfèrent un navire intact pour exiger une rançon. Avec des privés, la facture est plus chère, mais ces frais sont financés par les affréteurs de la cargaison.»

Les trois gardes du Monte Rosa ont coûté 16 700 dollars pour douze jours de navigation jusqu’au Sri Lanka. Nautilus, le syndicat suisse des marins à Bâle, a signé un accord avec les armateurs prévoyant une prime de risques ainsi qu’une assurance en cas de décès ou de blessure.

Le marin a le droit de refuser d’entrer dans ces zones à risque; il peut même demander d’être rapatrié aux frais de la compagnie avec deux mois de salaire payés. Dans la pratique, très peu de marins des cargos suisses y recourent.

Arrivé au large du Sri Lanka, le Monte Rosa restera dans les eaux internationales en raison de la présence d’armes à bord. C’est un bateau de l’agent maritime qui prend en charge les gardes pour les amener à terre, après un passage sous bonne escorte à la douane sri-lankaise. Chargé d’acide phosphorique marocain, le cargo suisse poursuivra sa route vers Kakinada, en Inde.

L’opération est suivie d’une heure de navigation jusqu’à terre par une mer houleuse. Les rouleaux de barbelé démontés, le Monte Rosa va voguer vers l’Indonésie avec sa nouvelle cargaison, avant de rejoindre Hambourg par le même canal de Suez. Nouveaux gardes armés, barbelés et équipage sur le qui-vive… «E la nave va».

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