Amérique latine

Le virus zika relance le débat sur l’avortement au Brésil

Alors que l’on craint une explosion de cas de microcéphalie chez les nouveaux-nés, la dépénalisation de l’IVG revient en force

C’est la face cruelle d’un virus en apparence inoffensif: un accès de microcéphalie chez les nouveau-nés au Brésil, épicentre du zika. Il y a encore quelques mois, cette atrophie congénitale du cerveau, qui compromet les fonctions cérébrales et motrices, était relativement rare ici, avec une moyenne annuelle de 200 cas environ. Or, depuis la fin octobre, 4180 cas suspects ont été dénombrés, essentiellement dans le Nordeste, la région qui, pour l’heure, concentre le zika. Près d’un demi-millier d’entre eux ont finalement été écartés. Sur les 270 cas qui ont été confirmés à ce jour, seuls six seraient la conséquence directe du virus. Assez, cependant, pour convaincre l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) d’alerter, lundi, contre le zika, une «urgence de santé publique de portée mondiale».

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En principe, le virus est asymptomatique dans 80% de cas, mais il est pointé du doigt dans la microcéphalie (comme dans le syndrome de Guillain Barré, une maladie neuro-musculaire). L’examen du liquide amniotique prélevé sur deux fœtus microcéphales a en effet identifié la présence du virus. Les mères avaient été infectées en début de grossesse. Après l’examen d’un troisième cas, le Ministère brésilien de la santé a formellement reconnu que le zika est à l’origine de l’explosion des cas de microcéphalie. Dans la foulée, un laboratoire public a détecté la présence du génome du virus dans le placenta d’une femme infectée, corroborant la transmission de la mère à l’enfant pendant la grossesse.

Zika relance le débat sur la dépénalisation de l'avortement

Président de la Société brésilienne de dengue et d’arbovirus, l’infectiologue Artur Timerman redoute, lui, une véritable «tragédie»: «D’ici à 2020, le pays pourrait compter 70 000 à 100 000 enfants microcéphales si on n’exhorte pas les femmes brésiliennes à éviter de tomber enceintes pendant l’épidémie.» Or, contrairement à d’autres pays touchés, le Brésil s’est bien gardé de donner une telle consigne. La présidente Dilma Rousseff, déjà très impopulaire pour cause de crise économique, aurait craint de passer pour autoritaire.

En revanche, le débat sur la dépénalisation de l’avortement est relancé, alors que le mouvement «pro-vie» crie à l’«eugénisme». L’IVG reste interdite au Brésil, sauf en cas de viol, de risque pour la vie de la mère ou encore, d’anencéphalie (l’absence de cerveau). Cela n’a pas empêché des femmes d’avorter clandestinement après que leur bébé ait été diagnostiqué microcéphale. Et parfois même avant, «préventivement». L’association féministe Anis, pour sa part, s’apprête à saisir la Cour suprême pour lui demander d’autoriser les femmes infectées à interrompre leur grossesse.

Le pays sous le joug d'une triple épidémie

«Ces femmes doivent pouvoir décider de ce qu’elles veulent faire de leur gestation, justifie l’anthropologue et activiste Debora Diniz. Elles sont victimes de l’incurie de l’Etat, incapable de supprimer le moustique Aedes aegypti», vecteur du zika, mais aussi de la fièvre chunkungya et de la dengue. Le Brésil est actuellement confronté à cette triple épidémie. Si la dengue (1,6 million de cas l’an dernier, dont 863 décès), est récurrente depuis trente dans le pays, le zika y aurait été introduit pendant le Mondial de foot en 2014, qui a drainé des touristes de régions infectées, comme l’Asie. Ou encore pendant une épreuve de canoë qui a eu lieu à Rio la même année, en présence d’athlètes de Polynésie française, où une épidémie s’était déclarée en 2013. Des craintes pèsent déjà sur les prochains JO d’été, qui se tiendront dans la ville en août. Le gouvernement recommande aux femmes enceintes d’éviter de s’y rendre.

Le Brésil est le premier grand pays touché par le virus. «Nous sommes le paradis de l’Aedes aegypti, explique encore Artur Timerman. Au climat chaud et pluvieux, s’ajoutent l’urbanisation désordonnée et la déficience de nos infrastructures de collecte et de traitement des égouts et des déchets.» En l’absence de tout vaccin, «espérons que les femmes attrapent le zika avant la période de fertilité pour qu’elles soient immunisées», a quant à lui lâché Marcelo Castro, ministre de la Santé abonné aux gaffes, devant un pays incrédule… Plus sérieusement, l’Etat se concentre sur la lutte contre le moustique, qui fait montre d’une extraordinaire résilience après avoir été éradiqué à deux reprises, en 1955 et en 1973. Le Brésil a détaché 220 000 soldats pour traquer, dans tout le pays, les gîtes larvaires, comme les eaux stagnantes, où se reproduit l’aedes aegypti.

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