Religion

Quand Vladimir Poutine rapproche les confessions

Le maître du Kremlin a convaincu le patriarche de Moscou, Cyrille 1er, de rencontrer enfin l’évêque de Rome, le pape François

C’était inattendu. Le patriarcat orthodoxe de Moscou avait encore indiqué il y a dix jours qu’une telle rencontre était improbable et même «absurde». Pourtant, vendredi après-midi, le Métropolite Hilarion, un haut représentant du patriarcat moscovite a informé que le pape François allait rencontrer le patriarche de l’Eglise orthodoxe russe, Cyrille 1er, à Cuba la semaine prochaine. Le rendez-vous se déroulera dans un format de tête-à-tête, suivi d’une déclaration commune et de discours publics. Les deux hommes avaient depuis longtemps prévu chacun de leur côté une tournée en Amérique Latine.

Comment expliquer un tel coup de théâtre? «La situation actuelle au Moyen-Orient, dans le nord et dans le centre de l’Afrique, ainsi que dans d’autres régions du monde où des extrémistes perpètrent un génocide des populations chrétiennes exige des mesures urgentes et une coopération plus étroite entre les églises chrétiennes», a déclaré le Métropolite Hilarion vendredi.

Cette rencontre possède une dimension historique, car c’est la première entre le patriarche de Moscou et le pape de Rome après le schisme, vieux d’un millénaire. Or, le patriarche de Moscou représente une congrégation de 165 millions de fidèles, sur un total de 250 millions de chrétiens orthodoxes.

Les prédécesseurs du pape François ont à maintes reprises tenté de rencontrer le patriarche russe. Sans succès. De nombreux conflits entre les deux Eglises ont rendu le patriarcat de Moscou particulièrement réfractaire à des contacts au plus haut niveau. Le conflit dans l’est de l’Ukraine a fait ressurgir de vieilles haines entre la congrégation uniate, attachée à Rome, et l’orthodoxie russe. Le patriarche de Moscou s’offusque de l’activité missionnaire des catholiques (et de toute autre religion) en Russie, soit sur ce qu’elle considère comme son «territoire canonique». Surtout, le clergé orthodoxe s’est toujours farouchement opposé à la visite d’un pape catholique sur le territoire russe.

Le Kremlin, de son côté, a toujours suivi la ligne du patriarcat. La religion catholique n’a pas été incluse dans le groupe des «quatre religions traditionnelles de Russie» (orthodoxie, islam, bouddhisme et judaïsme) formé par le président Vladimir Poutine.

«C’est une bonne chose qu’ils se rencontrent sur un territoire neutre [Cuba], souligne le père Igor Kovalevsky. A titre personnel, je souhaite évidemment la visite du pape en Russie. Mais nous ne sommes pas pressés. Il ne faut surtout pas forcer les événements. La société russe doit encore mûrir pour être prête à un te événement. Il reste une forte méfiance nourrie de stéréotypes et de précédents historiques qui ont imprégné les mentalités.» L’Eglise catholique est traditionnellement associée à l’envahisseur occidental, qu’il soit Polonais ou chevalier teutonique.

Le père Igor, qui estime le nombre de fidèles catholiques en Russie à environ 600 000 personnes (sur une population de 146 millions), assure que son Eglise ne mène aucune activité prosélyte dans le pays. «Cela fait environ cinq ans que le clergé orthodoxe a cessé de nous accuser, confie-t-il. Je pense qu’ils ont compris que nous ne les menaçons pas.»

La situation est en réalité inverse, analyse Elena Volkova, «cultutologue» et spécialiste de l’orthodoxie. «Ce sont les catholiques qui ont peur de l’Eglise orthodoxe, assure-t-elle. Ils font tout pour ne pas les froisser, de peur de perdre leurs licences et leurs enregistrements [administratifs] ou d’être accusés d’extrémisme.»

Selon la chercheuse, trois niveaux d’analyse permettent de comprendre pourquoi la rencontre historique de Cuba a lieu maintenant.

Le premier motif est politique. «Kirill (Cyrille 1er) n’a aucune envie de rencontrer le pape François, à cause du conflit ukrainien, affirme Elena Volkova. Mais il a obéi à Vladimir Poutine.» Etant donné son isolement diplomatique et les accusations de plus en plus graves proférées à son encontre à partir de l’Occident (corruption, liens avec la mafia, assassinat d’opposants), le président russe aurait décidé de sortir la carte orthodoxe.

«Vladimir Poutine a souhaité endosser le rôle de sauveur de la Syrie, mais cela ne marche pas à cause des bombardements sur les civils et sur l’opposition, poursuit l’universitaire. Il a donc demandé à Kirill de jouer les pacificateurs en amorçant un rapprochement avec le monde catholique».

La seconde raison est religieuse. Se voulant le chef de file mondial du conservatisme, «Vladimir Poutine enjoint Kirill de former avec François un front conservateur et opposé aux Etats-Unis en Amérique Latine.»

Le troisième motif est lié aux rapports de force au sein-même du patriarcat de Moscou. Kirill est fragilisé par l’hostilité de deux mouvances, des fondamentalistes et de la partie du clergé restée étroitement liée aux structures de sécurité. «S’il entend se maintenir à son poste, lâche Volkovail doit faire preuve d’une loyauté totale envers Poutine.»

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