Syrie

Course contre la montre pour secourir Alep

Les réseaux d’aide aux Syriens s’activent pour secourir les habitants d’Alep avant que la ville ne soit encerclée par les troupes de Bachar el-Assad. L’offensive loyaliste provoque un sauve-qui-peut

Il fallait faire vite. Impossible de tergiverser. Non loin de Gaziantep, à la frontière entre la Turquie et la Syrie, tout le monde a mis la main à la pâte jusqu’à ce que les hangars soient complètement vidés. Des milliers de doses de lait pour bébé, du matériel chirurgical, des antibiotiques… «Nous avons tout mis dans des camions», explique Tamman Lodami de l’Union des Organisations syriennes de secours médicaux (UOSSM). Destination: Alep. Avant que la grande ville du nord de la Syrie, en voie d’être complètement encerclée par les forces loyales au président Bachar el-Assad et puissamment aidées par les bombardements de l’aviation russe, ne soit définitivement coupée du monde.

Le futur siège d’Alep, un tournant décisif dans l’interminable guerre syrienne? Pour Tamman Lodami et ses équipes sur le terrain, les dilemmes tiennent plutôt de l’urgence. Les stocks de matériel étaient destinés à ravitailler toute la partie nord de la Syrie, y compris les villes d’Idlib ou de Hama. Les conducteurs téméraires qui ont accepté d’emprunter la dernière petite route encore praticable vers Alep (salaire de la course: 250 dollars) ont pu voir, autour d’eux, l’ampleur des besoins auquel il ne sera pas possible de répondre.

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Fuyant l’offensive terrestre, et la politique de la terre brûlée utilisée par l’aviation russe, des dizaines de milliers de personnes ont commencé à se déplacer vers la Turquie. Au moins 20 000 d’entre elles dorment depuis deux nuits devant la frontière, verrouillée par les douaniers turcs à Bab el-Salamah, à proximité de Gaziantep. Des milliers d’autres se sont dirigées vers Bab el Hawa, plus à l’ouest, là où sont précisément passés dans l’autre sens les camions de l’UOSSM.

«Nous distribuons des tentes, des couvertures et d’autres produits de première nécessité, explique Filip Lozinski, du Norwegian Refugee Council qui, pour sa part, tente de venir en aide aux réfugiés. Mais beaucoup de gens sont incapables de trouver ne serait-ce qu’une place dans une tente pour passer la nuit. Ne l’oubliez pas: les camps informels de déplacés qui se sont formés tout le long des routes étaient déjà saturés avant les derniers événements.»

«Un grand désastre s’annonce»

En réalité, la violence et la soudaineté des combats ont provoqué un véritable sauve-qui-peut. Déjà 70 000 nouveaux déplacés, comme l’affirment les autorités turques? Peut-être même le double, glisse-t-on à Gaziantep. Un peu partout dans les villages de cette partie de la Syrie, les gens s’amassent aussi dans les écoles, les mosquées ou tout autre bâtiment public. Les villageois ont aussi ouvert les portes de leurs maisons. «Si les Syriens sont à nos portes et n’ont pas d’autre choix, nous devons laisser entrer nos frères et nous le ferons», a fini par affirmer ce samedi le président turc Recep Tayyip Erdogan. Mais, malgré les pressions européennes, les portes d’une Turquie qui accueille déjà 2,5 millions de réfugiés syriens restaient fermées dimanche soir.

Le nord d’Alep est une sorte de modèle réduit de la situation militaire en Syrie. A la présence des diverses factions de la rébellion de l’Armée syrienne libre (ASL) et de groupes salafistes, aujourd’hui menacés par l’offensive des soldats du régime, s’ajoutent aussi au Nord-Ouest les combattants syriens kurdes des Unités de protection du peuple (YPG), tandis que l’organisation Etat islamique contrôle une partie du territoire plus à l’Est.

C’est entre toutes ces forces que doivent slalomer les camions qui se sont donné pour tâche d’aider les centaines de milliers d’autres infortunés: les habitants d’Alep menacés d’être complètement pris au piège. «Dans une dizaine de jours, la ville n’aura plus assez de fioul pour faire fonctionner le chauffage, les boulangeries ou les hôpitaux. C’est un grand désastre qui s’annonce», souffle Tamman Lodami. En une semaine, le prix du fioul a déjà été multiplié par trois.

C’est un secret de Polichinelle. En vérité, les habitants des quartiers d’Alep tenus par la rébellion étaient jusqu’ici contraints d’acheter leur fioul à… l’État islamique. Il passait par la même route de Gaziantep qui vient d’être capturée en partie par les troupes syriennes pro-régime. Triste ironie supplémentaire: c’est à Alep (le «poumon économique syrien») que sont produits les médicaments dont les Alépins sont aujourd’hui privés. Au moins deux de ces usines ont été bombardées par le régime syrien ces derniers mois.

«La Russie devra rendre des comptes»

Dimanche encore, des dizaines de raids aériens russes ont permis aux troupes au sol (composées de Syriens mais aussi d’Iraniens, d’Irakiens ou d’Afghans chiites recrutés par l’Iran) de continuer de progresser vers le Nord, en direction de la frontière turque. Dans le même temps, les combattants kurdes installés autour de la ville d’Afrin tentent de profiter de la situation pour avancer aussi leurs pions et connecter entre eux leurs trois «cantons» kurdes adossés à la Turquie.

Assez pour forcer Ankara à intervenir à son tour? Tout le week-end, les menaces ont fusé de la part de Damas et de Moscou contre toute velléité de la Turquie d’intervenir directement dans le conflit qui fait rage à ses portes et dont elle est aujourd’hui l’une des principales perdantes: des dizaines, voire des centaines de milliers de réfugiés supplémentaires à accueillir; un succès fulgurant de Bachar el-Assad, l’ennemi honni du pouvoir turc; une alliance (au moins tacite) entre la Russie et les combattants kurdes qui n’ont jamais été si près de caresser leur rêve d’un Etat indépendant depuis l’effondrement de l’empire ottoman… «La Russie devra rendre des comptes», s’étranglait le président Recep Tayyip Erdogan. En jugeant toutefois «risible» l’idée que l’armée turque serait en train de rapprocher ses chars de la frontière syrienne.

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