Afrique

L’inaccessible reconnaissance du Somaliland

Autoproclamé indépendant il y a 24 ans mais pas reconnu par la communauté internationale, le Somaliland réussit à maintenir la paix et la stabilité dans ses frontières. Pour combien de temps? Sans ressources, le bon élève de la Corne de l’Afrique semble bien fragile

Le vieux MIG a le nez au ciel, planté au cœur de Hargeisa, la capitale du Somaliland. Au pied du monument, au milieu des curieux, Hassan Mohamed, fonctionnaire à la retraite, résume un quart de siècle d’Histoire, le doigt levé vers l’engin. «Je n’oublierai jamais le bombardement. Hargeisa a été rasée. Après, nous nous sommes séparés de la Somalie et nous avons tout réparé. Nous ne pourrons jamais être réunifiés.»

Fin mai 1988, les avions de l’armée somalienne ont couvert la capitale du Somaliland d’un tapis de bombes. Bilan: 50 000 morts, un demi-million de personnes sur les routes et un rejet radical des autorités de Mogadiscio. Le 18 mai 1991, après une décennie de guerre face à l’armée du président Siad Barre, soutenu à l’époque par les Etats-Unis, le Somaliland déclarait son indépendance. Depuis, ce petit pays de la Corne de l’Afrique a organisé trois élections présidentielles démocratiques, a maintenu une stabilité rare dans la région et bâti les fondations d’un Etat viable. En vain. La communauté internationale refuse de reconnaître sa souveraineté.

«Pas de notre vivant»

«Un Etat a été reconnu, pas l’autre. Le problème est que c’est l’incompétent qui a été reconnu», tranche, dans un bureau de la petite université Franz-Fanon qu’il a ouverte il y a deux ans, Hussein Buhlan. A quelques minutes en taxi bringuebalant, dans le hall suranné d’un hôtel surveillé par des gardiens en armes, un diplomate européen explique, fataliste: «Il faudrait que les puissances régionales et l’Union africaine fassent le premier pas (vers la reconnaissance du Somaliland, ndlr). Ça n’arrivera pas, en tout cas pas de notre vivant».

L’Union africaine craint, en accordant sa souveraineté au Somaliland, d’engendrer une balkanisation de la Somalie. Les clans y sont trop nombreux et trop divisés pour ne pas être tentés de réclamer leur indépendance à leur tour. Cela fait pourtant un quart de siècle que le Somaliland échappe à ces guerres de clans: ce simple pied de nez au voisin somalien, englué dans une guerre civile depuis un quart de siècle, suffit à entretenir un nationalisme aiguisé chez les 3,5 millions de Somalilandais.

Brouette pleine de billets

Depuis 24 ans, le pays survit avec l’argent de la diaspora et les revenus du port de Berbera, source de 80% des 295 millions de dollars de budget du gouvernement. La moitié est dévolue à l’armée et la police. L’Etat reçoit aussi une timide aide au développement, mais sans existence légale et de système bancaire digne de ce nom, le gouvernement somalilandais ne peut bénéficier d’accords bilatéraux financiers avec d’autres Etats.

Assis sur la banquette rouge de son bureau, le débonnaire gouverneur de la Banque centrale Abdullahi Haji Jama Ali s’accommode du statu quo. «Même sans impôts, l’Etat se débrouille. Notre économie est unique mais elle marche bien.» Là encore, une reconnaissance des pairs changerait la donne, dit-il, entre deux gorgées de thé au lait.

«Nous pourrions avoir des prêts du FMI, de la Banque mondiale, de la Banque africaine du développement…» En attendant, le pays a des soucis plus prosaïques. A l’entrée de l’établissement, un homme s’éloigne en poussant une brouette pleine de billets. «Sans doute les salaires de fonctionnaires», lâche sans ciller Abdullahi Haji Jama Ali, sur le perron de son établissement.

Ici, le shilling national ne vaut rien et le secteur public est peu de chose. Le pouvoir économique se trouve derrière les guichets des agences de Dahabshiil, leader du transfert d’argent en Afrique. A deux pas du monument au MIG, dans l’une des agences pimpantes et animées du groupe, des clients se bousculent, des liasses de billets plein les mains. Derrière le comptoir, livres sterling, euros ou ringgits malaisiens sont convertis en dollars et placés sur des comptes de paiements par SMS.

Une capitale sûre

Au Somaliland, les factures se règlent en effet avec un téléphone portable. Le shilling Somalilandais ne sert qu’aux petits achats quotidiens et finit sur le marché du centre-ville. Entre les étales de Qat, une plante aux vertus excitantes, des hommes assis derrière des montagnes de cash échangent des briques de billets à raison de 8000 shillings somalilandais contre un dollar. Et pas un policier en vue. Le paradoxe est criant: Hargeisa est une capitale sûre mais ensablée dans un sous-développement criant.

Dans un restaurant du centre d’Hargeisa où les jeunes viennent siroter des cafés et des thés au lait sucrés, Sharmarke Jama soupire en finissant son petit-déjeuner. «Je pense qu’aucune institution ici n’est en mesure de produire des lettres de crédits…» Enfant de la diaspora britannique devenu conseiller en commerce auprès du ministère des Affaires étrangères, l’élégant trentenaire à l’accent londonien participe aux négociations sur la construction d’une extension du port de Berbera et l’attribution de sa concession à une entreprise étrangère. Les groupes Bolloré et Dubaï Ports World se démènent pour remporter le marché.

Une manne éthiopienne?

En théorie, le Somaliland pourrait profiter de la croissance à deux chiffres du voisin éthiopien: à Addis-Abeba, on envisage de faire transiter par Berbera 30% des importations éthiopiennes, contre à peine 5% aujourd’hui. Mais il faudrait remettre la route en état pour permettre à plusieurs centaines de camions de passer chaque jour. De nouveau, les fonds manquent et les intérêts claniques freinent les prises de décisions. Sharmarke Jama insiste: «Les infrastructures représentent la prochaine étape du développement du Somaliland. J’espère que nous ne manquerons pas cette opportunité».

Dehors, dans la poussière d’une capitale aux allures de gros village, on achemine encore l’eau vers les quartiers pauvres avec des charrettes tirées par des ânes. De fait, le Somaliland marque le pas. Politiquement aussi. La chambre haute du parlement, qui réunit les anciens, n’a pas été renouvelée depuis 2005 et l’élection présidentielle, après celle de 2010, aura lieu en 2017 avec deux ans de retard.

Tentation du repli

Dans un rapport récent, l’International Crisis Group prévient: la fragilité des institutions publiques expose le pays à l’influence grandissante d’une «clanocratie» qui voit les intérêts claniques prendre le dessus sur un système politique démocratique jeune. Avec deux tiers de la population au chômage, la tentation du repli ou de la violence est bien présente. Dans les rues de Hargeisa ou les couloirs des ministères, on admet à regret que certains des leaders des milices islamistes Chebabs, qui sévissent en Somalie, viennent du Somaliland.

Dans le bruissement d’un café où la wifi bat des records de rapidité, un quadragénaire qui demande l’anonymat, pose son smartphone qu’il quitte peu pour évoquer un instant cet étrange pays où il a grandi. Passé par un camp de réfugiés avant d’enchaîner les diplômes par correspondance avec une université indienne, il se montre optimiste. «Il semble que l’on a atteint une limite», reconnaît-il, mais «d’un autre côté, il y a vingt ans, on n’avait pas de police, pas de gouvernement… Maintenant, on ne parle plus de sécurité mais de développement…» Et c’est sans doute ce que le Somaliland a de plus cher: la fierté de bien faire avec peu.

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