Société

La «master classe» de Christiane Taubira

L'ancienne garde des Sceaux a réussi à séduire jusqu'à ses détracteurs lors de sa prestation dans l'émission «On n'est pas couché». Les réseaux sociaux sont tombés amoureux de celle qu'ils conspuaient il y a encore quelques jours

«Quand je serai grande, je veux être Beyoncé ou Taubira». Ce week-end, les deux femmes auront libéré les ambitions des petites filles. La première a piqué la vedette à Coldplay lors du Super Bowl de dimanche avec sa nouvelle chanson «Formation», où elle exprime sa fierté d’être noire et rend hommage aux Black Panthers. Plus de 150 millions de téléspectateurs ont plébiscité son show. La seconde, qui vient de publier Murmures à la jeunesse, a fait une prestation remarquable, suivie par 2 millions de spectateurs, samedi soir sur le plateau d’«On n’est pas couché».

Les réseaux sociaux, souvent prompts à l’assassiner, étaient comme Mowgli devant le serpent Ka: fascinés, sidérés, terriblement admiratifs devant la force de conviction de l’ancienne garde des Sceaux, qui a tenu son auditoire en haleine pendant une heure et demie sans jamais toucher à son verre d’eau.

Comment celle dont les réseaux sociaux applaudissaient la démission le 27 janvier, celle que trois Français sur cinq étaient heureux de voir quitter le gouvernement, celle qui aura connu le plus grand nombre de sobriquets dépréciatifs; comment la cible de la droite et le faire-valoir de la gauche a-t-elle réussi à retourner l’opinion?

Sincérité et stratégie

Le magazine Challenges avance cette hypothèse: «Christiane Taubira est venue à ONPC comme on va au MacDo. Sans falsifier sa nature. […] En télévision, Taubira est une grande actrice parce qu’elle ne joue pas, que son authenticité est patente. […] En communication politique, plus vous êtes en accord avec vous-même, plus les passions que vous cristallisez, adhésion ou rejet, sont puissantes.»

Sincérité et conviction, certes, mais aussi stratégie. Christiane Taubira qui alimente elle-même son compte Twitter et sa page Facebook, connaît la règle du spectacle médiatique: ne rien céder à son adversaire, refuser d’être assignée au rôle qu’on veut lui faire tenir.

Dès les premières secondes, tout en souriant, elle garde le silence face à «l’inanité de la question» de Laurent Ruquier. Même ironie face à Léa Salamé: «Vous posez des questions dont les réponses sont connues de tous, donc j’ai l’impression d’être un peu superfétatoire.» «Insubmersible», dit un twitto. Un autre fait remarquer qu’elle a tenu «48 minutes sans répondre à la question». Non pas par l’esquive mais par excès d’informations. Submergés, les deux chroniqueurs étaient lessivés. Sur Twitter, plusieurs vidéos la montrent en maître des arts martiaux: des adversaires frénétiques et elle, impériale, les renvoyant dans les cordes.

Taisez-vous Monsieur Moi

Mais son regain de popularité tient aussi à un facteur affectif. S’il existe un trésor commun à tous les Français, c’est la fierté de leur langue. Alors que depuis trois jours la France s’étripe, non pas sur la déchéance de la nationalité mais sur celle de l’accent circonflexe, Taubira porte très haut la langue d’Aimé Césaire et de Victor Hugo: richesse du vocabulaire, aisance oratoire, goût de la repartie, humour, lyrisme, sens de la métaphore, souci de précision. Un twitto parle d’«usage moral des mots». Ce talent, cet amour pour la littérature, c’est son orgueil.

Yann Moix – qu’elle n’a cessé d’appeler Yann «Moi» en référence à son narcissisme – a tenté de la piquer en lui faisant remarquer que ses références à Deleuze et Guattari n’étaient pas adaptées au public – la jeunesse – auquel elle était censée s’adresser. «Il y a un grand mépris dans vos propos», lui rétorque-t-elle. Réaction immédiate de ces mêmes jeunes, flattés d’être considérés autrement que comme incultes, et prêts, du coup, à tout savoir des rhizomes. «Vous nous élevez», écrit un adolescent. Taubira à la Culture?

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