Etats-Unis

Le New Hampshire ravagé par une épidémie d’héroïne

Le fléau s’est imposé comme un thème de la primaire qui se tient aujourd’hui dans le New Hampshire dans le cadre de la présidentielle américaine

Dans les avis mortuaires publiés dans le quotidien Union Leader, il n’est plus question de «mort prématurée». Les familles des défunts estiment avoir un devoir de vérité. Elles révèlent souvent que l’un de leurs proches est décédé d’une overdose d’héroïne. Le fléau dans le New Hampshire a pris des proportions préoccupantes. Selon une récente étude, 48% des habitants de cet Etat de la Nouvelle-Angleterre connaissent personnellement une personne étant accro à l’héroïne ces cinq dernières années.

L'addiction à l'héroïne, un sujet de campagne

Face à une épidémie qui détruit des familles et des vies, plusieurs candidats à la présidence des Etats-Unis ont fait campagne sur le sujet dans l’optique de la primaire de ce mardi dans le New Hampshire. A Belmont, le gouverneur du New Jersey Chris Christie, a livré un témoignage poignant. Il a raconté comment un ami de sa faculté de droit s’est battu pendant des années contre l’addiction avant de succomber à une overdose de Percocet, un médicament opioïde.

«Cela peut arriver à n’importe qui, a-t-il déclaré. Il est temps que nous traitions ces gens dans ce pays et que nous arrêtions de les mettre en prison.» La vidéo de la scène a été vue près de huit millions de fois sur Facebook. Prétendant à la Maison-Blanche, le républicain Jeb Bush a parlé ouvertement de sa fille Noelle, qui a connu la toxicomanie, a dû passer devant la justice et en prison avant de suivre une thérapie. Le candidat texan à l’investiture républicaine Ted Cruz a raconté à une audience attentive la mort par overdose de sa demi-sœur. La candidate républicaine Carly Fiorina, qui a perdu sa fille par alliance de 35 ans pour les mêmes raisons, est elle aussi montée au créneau.

Au 141, Central Street à Manchester, l’association à but non lucratif «Hope for New Hampshire Recovery» est au front de l’épidémie. Elle a reçu voici quelques jours la visite de plusieurs candidats présidentiels. «La semaine dernière, explique Dennis Dutra, un «coach» de l’association qui est passé lui aussi par l’héroïne avant d’en guérir, vingt-deux personnes à Manchester ont fait des overdoses dont huit en sont mortes.» En janvier, 1700 toxicomanes sont venus au centre. «La plupart viennent ici pour la première fois, précise Scott Fortin, un ancien accro d’héroïne et d’opioïdes qui officie lui aussi comme coach. Dans le New Hampshire, c’est la première cause de mortalité chez les moins de 35 ans. Aux Etats-Unis, 125 personnes meurent d’overdoses chaque jour.» Dennis Dutra n’a pas la formation d’un spécialiste de la santé, mais il a l’oreille attentive: «Il est inutile de dicter à une personne ce qu’elle doit faire pour s’en sortir. Nous ne sommes pas des juges, mais des partenaires. Nous aidons chacun à trouver la meilleure voie vers la guérison. L’empathie dans ce type de situation est cruciale.»

Le New Hampshire, un véritable paradoxe

Au Hope for New Hampshire Recovery, un tableau est explicite: «Words Matter». Les mots peuvent stigmatiser. Au lieu d’utiliser les termes drogués ou junkies, on parle de gens souffrant d’un trouble d’abus de substance. L’État du New Hampshire a jusqu’ici mis très peu de moyens pour combattre l’épidémie d’héroïne. A croire qu’il applique sa devise «vie libre ou meurs» à la lettre. «Nous sommes le deuxième Etat le plus touché par les overdoses en Amérique et l’avant-dernier Etat en termes d’accès à des traitements», déplore Scott Fortin. Le New Hampshire est un paradoxe. Son économie est prospère et son niveau d’éducation est parmi les meilleurs. Ses taux de chômage, de criminalité et de pauvreté sont parmi les plus bas du pays. Or l’épidémie d’héroïne se répand comme une trainée de poudre. Et si le crack touchait principalement les Noirs voici deux décennies, le phénomène touche davantage les Blancs aujourd’hui. «C’est la gentrification de l’addiction», relève-t-on cyniquement.

«10% des employés aux Etats-Unis connaissent des problèmes d’abus de substance.»

Quand on demande à Scott Fortin d’identifier la cause première de l’épidémie, un seul mot lui vient à l’esprit: «opioïdes». Bien que ces anti-douleur soient hautement addictifs, les médecins les prescrivent sans hésitation. Dans le New Hampshire, un cocktail est particulièrement dévastateur: celui de l’héroïne et de Fentanyl, un opioïde puissant. Responsable du Département de la santé de Manchester, Tim Soucy a son explication: «Les gens sont devenus dépendants aux opioïdes. Mais aujourd’hui, ils passent à l’héroïne, beaucoup moins chère. Un comprimé d’opioïde coûte entre 90 et 100 dollars. Avec une telle somme, vous pouvez acheter neuf doses d’héroïne dans la rue. Car celle-ci, fournie par le cartel mexicain Sinaloa (El Chapo) est très abondante.» La stratégie de Manchester, qui a connu 400 overdoses mortelles en 2015 alors que la ville ne compte que 110 000 habitants, est de réduire le nombre de consommateurs et d’assécher l’offre d’héroïne. «Nous mettons aussi un fort accent sur la prévention de l’école primaire au collège», ajoute Tim Soucy. Certaines entreprises, poursuit Scott Fortin, sont d’accord de laisser leurs employés touchés par le fléau venir anonymement au centre: «10% des employés aux Etats-Unis connaissent des problèmes d’abus de substance.»

A 80 kilomètres au nord de Manchester, la Riverbank House est un havre de paix entre les lacs Winnisquam, Epochee et Winnipesaukee. C’est là que Randy Bartlett a créé un centre de désintoxication et de réhabilitation. Pour lui, il n’y a pas de miracle: Pour s’en sortir, il faut une stratégie de long terme, au minimum onze mois. Des travaux scientifiques ont démontré le processus de dépendance au niveau du cerveau. «Plus de 80% de nos hôtes n’ont pas rechuté. Mais il faut une certaine humilité. Le bonheur est un travail intérieur qu’on doit faire soi-même.» Père de quatre enfants, Randy Bartlett a lui-même connu l’addiction. Il a acheté plusieurs bâtisses et les a transformées en lieu d’accueil pour toxicomanes. «L’important est de créer une communauté. Parmi les 44 locataires, il y a des gens qui sont ici depuis trois ans et qui ont forgé des amitiés. Pour les aider sur cette voie, la nature est un outil très utile. Nous organisons des sorties en bateau, kayak, VTT, ski», explique Randly Bartlett. Il propose aussi sans imposer du yoga, de la médiation bouddhiste. «L’Etat aurait intérêt à soutenir ce type d’institution. Réhabiliter des gens souffrant d’addiction coûte moins cher que les incarcérer.» L’épidémie d’héroïne ne touche pas que le New Hampshire. Elle affecte tout le pays, illustrant de façon criante le cuisant échec de la «guerre contre la drogue» initiée par Richard Nixon, puis prolongée par Bill Clinton. Preuve que les mentalités ont changé: lors d’un récent discours à Philadelphie, l’ex-président démocrate a fait son mea culpa. Le président Barack Obama va prochainement exhorter le Congrès à débloquer plus d’un milliard de dollars pour combattre le fléau.

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