Europe

La presse anglaise gagnée par un euroscepticisme féroce

Pour une majorité des journaux britanniques, le préaccord du 2 février entre le Royaume-Uni et l’Union européenne s’apparente à une capitalution

Dans une Grande-Bretagne encore obnubilée par la bataille d’Angleterre, la référence à la Seconde Guerre mondiale était semble-t-il inévitable. Pour les tabloïds britanniques, le préaccord annoncé mardi 2 février entre le Royaume-Uni et l’Union européenne, en vue du référendum pour rester ou sortir des Vingt-Huit, ressemble tout simplement à une capitulation face à l’Allemagne nazie.

Le Daily Mail, qui tire à un million et demi d’exemplaires, s’est fendu d’un cri du cœur: «Qui va parler pour l’Angleterre?» Le titre fait référence au débat à la Chambre des communes le 2 septembre 1939, quand le premier ministre Neville Chamberlain avait appelé à ne pas réagir immédiatement à l’invasion de la Pologne par Hitler. Un député conservateur l’avait alors apostrophé, pour l’exhorter à l’action: «Parle pour l’Angleterre!» «Comme en 1939, nous sommes à la croisée des chemins de l’histoire, poursuit le tabloïd. […] Nos libertés, sécurité et prospérité vont-elles être mieux assurées en sous soumettant à la bureaucratie étatiste et non-élue de Bruxelles?»

La majorité des autres quotidiens sont sur la même ligne. Le Sun, 2 millions d’exemplaires, s’insurge: «De qui croyez-vous vous moquer, M. Cameron?» Derrière le premier degré de cette question se cache aussi la reprise d’une chanson d’un vieux feuilleton télévisé (Dad’s army), dont le refrain était: «De qui croyez-vous vous moquer, M. Hitler?»

Hitler, Cameron, même combat? Bien sûr, les tabloïds se font rarement remarquer pour leur retenue, mais leur férocité a surpris même les fins connaisseurs des médias britanniques. «Je ne m’attendais pas à autant de virulence», reconnaît John Lloyd, du Reuters Institute for the Study of Journalism. Si la télévision et la radio sont relativement neutres, les journaux se sont très majoritairement prononcés contre le préaccord de la semaine dernière: outre le Daily Mail et le Sun, le Daily Express, le Times et le Daily Telegraph sont tous très négatifs. Au total, ils représentent les deux tiers des tirages.

Simple reflet d’une opinion publique traditionnellement eurosceptique? Faux, réplique Oliver Daddow, de l’université Nottingham Trent. «Depuis les années 1990, l’euroscepticisme est tiré par la presse, avec une férocité sans cesse croissante. Il y a un manque complet d’équilibre dans le débat.» Il rappelle que Rupert Murdoch, le propriétaire du Sun et du Times, et australien d’origine, a beaucoup fait pour mener ce combat. «Il cherchait toujours à caser le mot de «traître» dans les titres qui parlaient d’un transfert de pouvoirs du Royaume-Uni vers l’Union européenne.»

Bien sûr, la presse n’aurait pas pu surfer sur cette vague si la réalité politique n’avait pas suivi. Les turbulences au sein de la zone euro et l’immigration de masse venant d’Europe de l’Est ont beaucoup contribué à l’euroscepticisme. Néanmoins, les quotidiens semblent à la pointe du combat.

Pourquoi une telle hargne? Charles Clarke, ancien ministre de l’Intérieur du travailliste Tony Blair, avance une explication: «Les journaux, particulièrement les tabloïds, aiment donner l’impression d’être le porte-parole des gens hors du système.» Avec Bruxelles, ils tenaient le symbole parfait des élites technocratiques apparemment détachées de la réalité.

Selon John Lloyd, deux hommes ont particulièrement contribué à cette poussée d’urticaire antieuropéenne: Boris Johnson et Kelvin MacKenzie. Le premier, désormais maire de Londres, était à partir de 1989 le correspondant du Daily Telegraph à Bruxelles, s’en prenant régulièrement et avec véhémence à Jacques Delors, alors président de la Commission européenne. «Il a apporté une colonne vertébrale intellectuelle à l’euroscepticisme», estime John Lloyd. Quant au second, il était le tout-puissant rédacteur en chef du Sun de 1981 à 1994. Parmi ses coups d’éclat se trouve le fameux Up Yours, Delors, qui se passe de traduction. Le genre de titres qui devrait se multiplier dans les mois à venir, jusqu’au référendum.

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