Nouvelles frontières

La Pologne et la bataille des idées

Le nouveau pouvoir polonais questionne la démocratie européenne. Une chance de lui redonner du sens

A la fin des années 1980, alors que le communisme s'effondrait en Europe, le professeur Bronislaw Baczko enseignait à ses étudiants en histoire de l'Université de Genève une chose somme toute assez simple, mais dont on avait de la peine à mesurer la réelle portée, dans l'euphorie de la victoire de la liberté (surtout vue depuis l'îlot helvétique): « La démocratie, disait-il, c'est comme une chaloupe en bois sur une mer houleuse. A tout moment elle est menacée de chavirer ». Survivant de l'Holocauste, l'intellectuel polonais – victime de purges antisémites dans son pays qu'il devra fuir en 1968 – avait quelques raisons de rester prudent face aux bouleversements en cours sur le continent.

L'écho des leçons de cet extraordinaire intellectuel résonne aujourd'hui étrangement dans son pays d'origine. En ce moment à Varsovie, le cours de la vie paraît parfaitement normal. Les grosses voitures allemandes circulent dans une ville qui a fait un bond dans la modernité en un quart de siècle. Lorsqu'on discute avec des représentants du pouvoir et de l'opposition, le masque tombe pourtant aussitôt: l'heure n'est pas à la célébration mais au ressentiment. Pour l'opposition, le parti Droit et Justice (PiS) du nationaliste Jaroslaw Kaczynski - qui contrôle désormais le gouvernement, le parlement et la présidence – menace le droit et la justice. Il mine la démocratie. A l'inverse, le pouvoir, animé d'un profond besoin de revanche après la domination des libéraux et de leur « Troisième république », estime que l'heure est venue d'instaurer une démocratie à la polonaise, pour les Polonais.

La tentation du modèle autoritaire

On découvre par la même une culture politique où la haine est solidement entretenue entre deux camps, celui de l'ouverture et celui du conservatisme, le vainqueur d'une élection ne laissant rien aux perdants. Face aux critiques d'une dérive autocratique, le PiS rend tous les coups, rappelant que les libéraux de la Plateforme civique (PO) qui ont gouverné durant 8 ans ont opéré les mêmes purges dans les médias et la fonction publiques à leur arrivée au pouvoir – ce qui n'est pas tout à fait faux. Tout comme il est vrai que le bon élève européen qu'est la Pologne au regard des chiffres macroéconomique est aussi un pays où les inégalités sont de plus en plus mal acceptées.

La crise de la dette, puis celle des migrants, a mis à mal le principe de solidarité européen. La Pologne – désormais le plus important pays du continent à être dirigé par une droite populiste – questionne la nature même de la démocratie et son socle de valeurs. Le PiS n'aime pas la démocratie « occidentale » et lorgne vers la démocratie « illibérale » de Viktor Orban. Alors qu'on assiste à un spectaculaire renouveau des pouvoirs autoritaires – Chine et Russie en tête – prônant un contre-modèle, la Pologne pose un sérieux défi à une Europe déjà ébranlée.

Une chance de redonner du sens

Après 100 jours de pouvoir, la vision de Kaczinski n'a pas encore gagné dans son pays. Contrairement à la Hongrie, la Pologne a une solide classe moyenne et ne possède pas de parti néo-fasciste comme le Jobbik. La mobilisation pour défendre l’État de droit et l'arrimage à l'Europe devrait redoubler ces prochaines semaines.

La nouvelle question polonaise est peut-être aussi une chance : celle de remettre au goût du jour la bataille des idées, celle de redonner du sens à des valeurs démocratiques qui semblaient naturellement acquises depuis plusieurs générations d'Européens. Des Européens qui ont perdu la mémoire des catastrophes passées, lorsque la chaloupe s'est laissée renverser par une vague un peu plus forte que les précédentes.

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