Justice

La Suisse ravive le scandale financier du siècle en Malaisie

Le Parquet fédéral dit avoir des «preuves solides» portant sur le détournement d’environ quatre milliards de dollars de Kuala Lumpur. Déposée sur des comptes helvétiques, une partie de cet argent public a déjà été gelée

La justice suisse ne veut visiblement pas en rester là. Vendredi à 22 heures, le Ministère public de la Confédération (MPC) a ravivé le débat sur le plus gros scandale de corruption d’Asie du Sud-Est. L’affaire secoue depuis près d’un an les plus hautes sphères du pouvoir à Kuala Lumpur. Elle implique plusieurs banques helvétiques et puise sa source à Genève.

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Le Parquet fédéral a demandé, via un communiqué, l’aide des autorités malaisiennes. Objectif: approfondir son enquête pénale portant sur la disparition d’environ 4 milliards de dollars du fonds public asiatique 1MDB. La Suisse est la première juridiction à estimer l’état des pertes dont serait victime la Malaisie et à franchir le pas de la demande d’assistance mutuelle, alors que plusieurs investigations criminelles liées à ce scandale sont en cours dans d’autres pays, dont le Royaume-Uni, les États-Unis et Singapour. Cette démarche helvétique inédite intervient trois jours après que le nouveau garde des sceaux malaisien avait formellement disculpé le premier ministre Najib Razak d’avoir empoché illégalement 681 millions de dollars. Motif du classement de l’affaire: cette somme correspondrait à un «don de la famille royale saoudienne». Pourtant, Riyad a indiqué n’avoir jamais eu vent des motifs de cette supposée transaction.

Risque de cul-de-sac

«Nous sommes très inquiets. Nos preuves indiquent la présence concrète d’une fraude massive et systématique, commise grâce à des techniques sophistiquées et ayant transité par des institutions suisses. Nous sommes d’avis qu’il ne faut pas en rester là […]», a, en substance, déclaré ce samedi le MPC à plusieurs journaux anglo-saxons. Et le Parquet fédéral d’insister: «Faire la lumière sur des malversations éventuelles en lien avec la place financière helvétique est primordial pour l’intégrité de ce secteur. […] Dans ce combat, nous avons besoin de pouvoir compter sur des homologues étrangers fiables, sachant que des efforts dans ce sens avaient déjà été discutés en septembre dernier à Zürich. Sans l’assistance de la Malaisie, nos efforts risquent de mener droit à une impasse.» Samedi, Kuala Lumpur a promis de coopérer avec Berne.

D’après la justice suisse, qui a déjà saisi plusieurs dizaines de millions de dollars déposés sur des comptes helvétiques, la Malaisie n’a jamais pris position sur l’ampleur du dommage que ses caisses publiques auraient éventuellement subi. L’objectif de la demande de collaboration du MPC est aussi de permettre à Kuala Lumpur d’articuler un chiffre.

Le premier ministre du pays, Najib Razak, est très affaibli depuis l’été 2015. À l’origine de la tempête: le Genevois Xavier Justo, un ex-dirigeant de PetroSaudi à Genève. Ce dernier est actuellement en prison à Bangkok où il purge une peine de trois ans – il n’a pas fait appel de sa condamnation, par peur de se retrouver en liberté et ainsi risquer des représailles des services secrets malaisiens – pour avoir subtilisé 9 gigabits d’informations confidentielles, soit quelque 3 millions de courriels, à son ancien employeur. Les données, levant le voile sur des transactions douteuses ayant atterri sur les comptes personnels de l’homme fort de Kuala Lumpur depuis le fonds souverain 1MDB – à présent endetté à hauteur de 11 milliards de dollars –, avaient été livrées notamment à la journaliste britannique, Clare Rewcastle Brown, par ailleurs belle sœur de l’ancien premier ministre britannique Gordon Brown.

Transactions effectuées entre 2009 et 2013

Parmi les banques suisses supposées avoir servi d’intermédiaires, figurent des noms comme BSI, RBS Coutts Zürich, JP Morgan Zürich, Falcon Private Bank, Banque privée Edmond de Rothschild Europe. Le volet helvétique de l’enquête comprend quatre schémas de détournement (les montants pour chacun d’entre eux n’ont pas été précisés par le MPC), parmi de supposés nombreux autres. En ligne de mire, pour des faits intervenus entre 2009 et 2013: des investissements effectués en relation avec les sociétés PetroSaudi - aucune procédure n'a toutefois été ouverte à l'encontre des entités, de leurs employés ou ayants droits économiques de ce groupe -, SRC, Genting/Tanjong et ADMIC.

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Qui se cache derrière ces entités? La très discrète PetroSaudi, qui a toujours nié toute implication dans l’affaire malaisienne, est un groupe pétrolier cofondé en 2005 par le Saoudien Tarek Obaid – vivant à Genève – et détenu par le prince Turki Bin Abdullah. C’est des données subtilisées de l’antenne genevoise de cette entreprise qu’est venu de scandale, soit la supposée disparition de 700 millions de dollars de 1MDB en 2009, transférés à la BSI (Singapour), pour le compte de la société écran The Good Star, appartenant à un certain Jho Low, à l’origine du partenariat entre le fonds souverain de Kuala Lumpur et PetroSaudi.

SRC International, filiale de 1MDB, serait à l’origine du transfert de plusieurs centaines de millions de dollars – dont une partie déjà dépensée via carte de crédit – sur les comptes de Najib Razak. Ce dernier a officiellement nié, voilà deux semaines, être au courant ou avoir autorisé la transaction comptable de SRC à son patrimoine personnel.

«L’effet d’une bombe»

Genting Group est un conglomérat actif dans le jeu de hasard et l’industrie, suspecté d’avoir mis à disposition des millions de dollars au premier ministre malaisien, lequel aurait utilisé ces sommes pour financer sa réélection en 2013. Tanjong est une entité contrôlée par le milliardaire malaisien Ananda Krishnan, qui est suspecté d’avoir surfacturé la vente d’usines électriques à 1MDB. La différence de prix aurait en partie fini chez Najib Razak. Quant à ADMIN (Abu Dhabi Malaysia Investment Co.), il s’agit d’une coentreprise entre 1MDB et Aaabar Investments PJS, société détenue par le fonds souverain dubaïote, lequel contrôle par ailleurs le Suisse Falcon Private Bank. Officiellement, son objectif est de développer un nouveau centre financier à Kuala Lumpur. Son bénéficiaire n’est autre que le fameux milliardaire malaisien Jho Low, – alias la baleine –, ami du producteur du film Le Loup de Wall Street et beau-fils de Najib Razak.

Contactée vendredi soir, Clare Rewcastle Brown, la blogueuse à la base des révélations sur Najib Razak, s’est dite «fière des autorités suisses», dont le «franc-parler a provoqué l’effet d’une bombe». «Cette démarche helvétique pourrait être un tournant décisif. Mais vu la sensibilité de cette affaire, ses répercussions sont incertaines», craint-elle.

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