Europe

«Les risques de désintégration des Vingt-Huit ne sont pas des fantasmes»

Dans le cadre du Sommet européen de jeudi et vendredi, Giles Merritt, secrétaire de Les Amis de l’Europe, centre de réflexion basé à Bruxelles, affirme que les signaux d’alarme doivent être pris au sérieux

Deux thèmes – comment éviter le Brexit, c’est-à-dire la sortie du Royaume-Uni de l’union européenne (UE) et la crise des réfugiés domineront le Sommet européen jeudi et vendredi à Bruxelles. Les conclusions sont cruciales pour l’unité de la famille européenne qui est actuellement minée par de nombreuses divisions. Dans une interview au Temps, Gilles Merritt, secrétaire général du centre de réflexion «Les Amis de l’Europe» dénonce l’inertie des dirigeants européens et appelle à un sursaut.

Voir également :  Angela Merkel isolée au sein de l’Union européenne

Plusieurs dirigeants politiques, dont le président de la Commission Jean-Claude Juncker et le président du Conseil Donald Tusk, ont récemment mis en garde contre les risques de désintégration de l’Union européenne (UE). Faut-il les prendre au sérieux?

Il s’agit plutôt de signaux d’alarme que de cris de désespoir. La situation est grave, mais elle n’est pas incontrôlable. Les avertissements lancés ces jours sont toutefois bienvenus parce que l’UE s’est visiblement endormie sur ses lauriers. On pourrait même dire qu’elle est devenue somnambule. Elle est frappée d’une inertie incroyable alors qu’il y a de grandes décisions à prendre. La gestion de la crise des réfugiés qui menace le fonctionnement de nos sociétés est terrifiante; elle met en lumière des problèmes que nous avions cru disparus pour toujours. Le résultat de cette inertie est l’impopularité grandissante des institutions européennes et le sentiment que la vie est devenue plus difficile qu’avant la crise financière de 2008. Un sursaut s’impose.

L’incapacité de gérer la crise des réfugiés est-elle juste le sommet de l’iceberg des dysfonctionnements de l’UE?

Oui. Cette crise arrive dans une période où nous connaissons déjà des problèmes: marché de travail déséquilibré, pas de salaire minimum, crise du logement déjà exacerbée par l’arrivée de tant de réfugiés en si peu de temps, intégration, taux de chômage élevé chez les étrangers de deuxième génération, radicalisation. Et nous avons soudain cette crise des réfugiés. Il faudra plus de logements, plus d’emplois, plus d’écoles. Il faudra aussi s’adresser à l’image que nous les Européens avons de nous-mêmes. Tout cela représente des défis inattendus pour nos institutions politiques, sociales et culturelles. Il faut toutefois aussi dire que l’arrivée des réfugiés pourrait être une bénédiction. Aujourd’hui, quatre personnes travaillent pour financer un retraité. En 2025, ils ne seront que deux. Les migrants, dont beaucoup sont éduqués, vont renforcer notre marché du travail. Nos entreprises en sont conscientes. Prenez l’exemple de Daimler-Benz. Près de 50% de ses ouvriers ont plus de 50 ans. Elle peut penser à les remplacer par des robots, mais ces derniers n’alimentent pas les caisses de pension.

Les risques de désintégration de l’UE sont-ils juste des fantasmes? La Grèce a bien été menacée d’expulsion de la zone euro et dans quelques mois, le Royaume-Uni va voter sur le Brexit…

Toute exclusion est dangereuse. Les Allemands le savent et c’est probablement la raison pour laquelle ils sont revenus sur l’idée du Grexit en acceptant un troisième plan de sauvetage pour la Grèce. Je pense par ailleurs que mon pays, le Royaume-Uni, ne votera pas pour le Brexit. Nous sommes une nation conservatrice et il nous en faut beaucoup pour accepter des changements profonds. Ce qui est plus subtil et plus dangereux est le fait que notre système politique et économique ne fonctionne plus de façon cohérente. Les risques de désintégration ne sont pas des fantasmes; ils viennent du fait que nos décideurs ont tendance à refuser des solutions collectives au profit des réflexes régionaux et nationaux. La fragmentation de nos intérêts politiques, économiques et culturels est une réalité et nous sommes en train de nous affaiblir alors que dans d’autres régions du monde, en Asie par exemple, un grand effort d’éducation, de formation et d’intégration est en cours.

Vous souscrivez donc à la critique formulée récemment par le président de la Commission, qui a reproché aux chefs d’État et de gouvernement de prendre des décisions à Bruxelles, mais de les oublier dès qu’ils rentrent au pays?

Oui et ce n’est pas nouveau. Déjà dans les années nonante, lorsque la révolution digitale était une évidence, les Etats-Unis ont pris les devants pour informatiser les places de travail. Les Européens ont aussi adopté de grandes résolutions pour promouvoir les nouvelles technologies de l’information, pour investir dans la recherche et le développement et pour faciliter la collaboration entre les Etats. Mais ils n’ont pas donné suite. C’est ainsi dans divers domaines. Nous n’avons pas de stratégie commune et cela mine notre crédibilité aux yeux de nos citoyens et à l’extérieur.

L’Union n’est-elle pas trop disparate à la lumière des divisions Nord-Sud, Est-Ouest ou encore entre grands et petits Etats?

Lorsque le projet européen avait démarré avec six Etats, le credo était que la taille importait peu. Mais en réalité, cela n’a jamais été le cas. Lorsque le mur de Berlin est tombé et qu’on parlait de réunification, il y a eu d’abord une grande crainte d’une Allemagne super-puissante. A l’époque, les leaders ont toutefois fourni un magnifique effort pour construire une Europe forte. C’est dans ce même esprit qu’ils ont intégré les pays de l’Est qui avaient quitté le joug communiste. Cette unité a explosé en 2008 avec la crise financière. Le Sud de l’Europe (Italie, Espagne, Portugal, Grèce) était tout d’un coup le mauvais élève. Nous avons assumé que la France, alors même qu’elle était aussi dans la même tourmente économique et financière, n’en faisait pas partie. Sinon le fossé Nord-Sud aurait été trop insupportable. La crise des réfugiés a créé une nouvelle division. Les pays de l’Est ne sont pas solidaires avec le reste de l’Europe. Il faut admettre qu’une UE à 28, où l’histoire, la culture et les mentalités ne sont pas les mêmes, n’est pas facile à gérer.

Voulez-vous dire que les pays de l’Est ne sont pas constructifs?

Nous avons vu leur manque de solidarité dans le refus d’accueillir des réfugiés. Mais leur attitude – et là je parle non seulement des pays de Visegrad (Pologne, République tchèque, Hongrie, Slovaquie) mais aussi des pays baltes (Estonie, Lituanie, Lettonie) – sont responsables des problèmes que nous avons avec la Russie. Leur refus de contenir leur hargne historique n’a pas permis à l’Union de construire une stratégie commune vis-à-vis de Moscou. Nous avons pourtant beaucoup de préoccupations communes avec la Russie: radicalisme islamique, Chine, commerce. Il est tout aussi inquiétant de voir le retour du nationalisme et du populisme dans ces pays. En 1990, ces pays ex-communistes produisaient peu, polluaient beaucoup. Vingt-cinq ans plus tard, ils ont réussi à sortir de l’ornière grâce aux fonds structurels alimentés par l’Europe de l’ouest.

La revendication pour plus de souveraineté n’est-elle pas justifiée? D’autres pays comme le Royaume-Uni en réclament aussi par rapport à Bruxelles…

Lorsque les souverainistes comme la Française Marine Le Pen, du Front national, ou le britannique Nigel Farage, du Parti de l’indépendance, réclament plus de souveraineté nationale, que veulent-ils au juste? Veulent-ils parler à la Chine individuellement? Veulent-ils que chaque pays définisse individuellement les normes des produits selon ses propres critères nationaux? Si on accepte le principe d’un marché unique, il faut admettre des règles communes et le rôle de Bruxelles pour défendre des intérêts communs. De la même manière, aucun pays ne peut individuellement faire face à l’arrivée des réfugiés. Cela dit, il est vrai que Bruxelles n’a pas à intervenir dans tous les domaines. Il est vrai que parfois les anciennes puissances coloniales veulent imposer leur volonté aux autres. Cette mentalité ne passe pas toujours.

Finalement les divisions, l’incapacité de prendre des décisions et parfois, de les mettre en œuvre, minent la crédibilité de l’Union à l’extérieur. Quelle sera la place de l’Europe dans le monde de demain?

Si on continue à vivre avec nos habitudes du 19e et du 20e siècles, nous allons tout droit vers le désastre. L’Europe représente une grande part de la richesse mondiale, a d’excellentes universités et des centres de recherche. Sa population est éduquée, progressiste et se distingue par son esprit d’ouverture. Nous devons aussi nous dire que des institutions comme l’Organisation mondiale du commerce, la loi de la mer ou encore le Fonds monétaire international ont été mis en place pour servir nos intérêts, mais les temps sont maintenant révolus. L’Europe doit participer à la mise en place d’un nouveau mécanisme de gouvernance mondial. Elle ne doit pas penser que sa part de gâteau va rétrécir, mais imaginer comment elle peut contribuer à préparer un plus grand gâteau. Nous devons y participer activement et construire des alliances. Au moment où les Etats-Unis se tournent vers eux-mêmes, une Europe unie et forte peut assumer le rôle moteur dans le monde de demain.

Il y a certes des pays (Turquie, Serbie, Bosnie, Montenegro) qui veulent malgré tout adhérer à l’Union. Mais pouvez-vous imaginer que d’autres pays comme la Suisse soient plus circonspects?

Je ne vois pas le refus suisse comme une résistance à son intégration à l’Europe, mais plutôt comme un instinct politique qui a ses racines dans sa vieille tradition de neutralité. Grâce à ce principe, la Suisse s’est abstenue de la lutte de pouvoir et est restée hors de tout conflit pendant plusieurs siècles. En même temps, ses diplomates ont été capables de négocier des accords avantageux pour le pays. Je comprends donc la démarche suisse de poursuivre les relations bilatérales avec l’Union.

Publicité