Europe

En Pologne, le pénible réveil de la société civile 

Face aux réformes imposées au pas de charge par le nouveau pouvoir, un Comité de défense de la démocratie appelle à résister

A l’entrée de l’avenue qui mène au Sejm, le parlement polonais, trône une statue de Ronald Reagan. Admiré pour son rôle dans la chute du communisme, l’ancien président américain reste un symbole d’union dans une société toujours plus divisée. Ce mercredi après-midi, à quelques mètres de là, sous une pluie battante, des centaines de personnes ont une nouvelle fois répondu à l’appel du KOD, le Comité de défense de la démocratie. Face au parlement dominé par le parti Droit et justice (PiS), du nationaliste Jaroslaw Kaczynski, ils scandent «liberté, égalité, démocratie».

«Nous sommes en colère, explique Jarek, 36 ans, agent de vente qui a rejoint le mouvement. Ce pouvoir menace la Constitution.» Sur la tribune, Mateusz Kijowski, harangue la foule, d’une voix posée. Ce spécialiste en technologie de l’information de 47 ans a lancé le KOD en novembre dernier en créant une page Facebook appelant à la résistance contre un nouveau pouvoir qui, à peine installé, a multiplié les initiatives pour réorganiser le Tribunal constitutionnel, les médias publics, la fonction publique et, dimanche dernier, la loi sur la surveillance d’Etat.

Lire l'interview:  «Solidarnosc se battait pour la démocratie. Nous nous battons pour ne pas la perdre»

L’exemple de Solidarnosc

En quelques jours, l’initiative de Mateusz Kijowski a été suivie par des dizaines de milliers de personnes, d’abord de façon virtuelle, puis dans la rue avec une première grande manifestation le 12 décembre. Jamais on n’avait vu une telle mobilisation à travers tout le pays depuis les belles heures de Solidarnosc, le mouvement ouvrier qui avait montré la voie de la démocratisation. C’est un mérite que l’opposition reconnaît au PiS: la brutalité de son action a eu pour effet de réveiller la société civile. «Cela a été un choc quand j’ai vu mes parents, mes amis, des milliers de personnes descendre dans la rue, raconte Michal Gorecki, l’un des blogueurs les plus suivis du pays. Il se passe quelque chose.»

Au milieu des drapeaux polonais et européens, la foule reprend en chœur: «Solidarnosc, Solidarnosc, Solidarnosc», lorsque Krzysztof Losinski, figure historique du mouvement monte à son tour à la tribune. C’est l’un de ses articles appelant à résister comme le firent les Polonais dès la fin des années 1970 qui a inspiré le KOD. Assiste-t-on à un retour en arrière dans un pays qui était jugé comme l’une des grandes réussites de l’Union européenne? «Je n’aurais jamais cru que je revivrais cela, confie Piotr Stasinski, rédacteur en chef adjoint de Gazeta Wyborcza, le grand journal des intellectuels qui a accompagné la transformation de la Pologne. Comment un pays qui a si longtemps rêvé de démocratie peut-il être tenté, 26 ans plus tard, de revenir à un système autoritaire. Cela recommence. C’est un cauchemar.»

«Des craintes infondées»

Non loin du Sejm, dans le palais présidentiel, Marek Magierowski, porte-parole d’Andrzej Duda, ne se laisse pas impressionner: «Il est naturel qu’il y ait des manifestations dans un pays démocratique, explique-t-il. L’essentiel est que ce soit pacifique, c’est le signe de la maturité de notre démocratie. Nous respectons leurs opinions, leurs craintes, mais elles ne sont pas fondées. Elles sont attisées par les médias défavorables au gouvernement actuel, notamment concernant la fameuse loi sur les services secrets qui est parfaitement comparable à ce qui se fait ailleurs en Europe.»

Mikolaj Pindelski, scientifique et entrepreneurs, se félicite des démarches européennes auprès de Varsovie pour s’assurer que l’État de droit n’est pas enfreint par un pouvoir qui veut éliminer les corps intermédiaires, comme l’admet Marek Magierowski. Mais il ne s’alarme pas pour autant: «Jusqu’ici, il n’y a pas de changements réels, nous sommes plutôt dans le symbolique». Pour lui, l’action du KOD est «assez infantile»: «ils n’ont rien à proposer, pourquoi irais-je manifester?» Piotr Stasinski doute également que le KOD puisse mobiliser plus largement: «Les classes moyennes sont les plus touchées par les politiques du PiS. Mais elles se portent aussi bien mieux que sous le communisme. Elles ont quelque chose à perdre. Elles n’oseront pas bouger.»

Ce n’est pas l’avis de Piotr Wieczorek, coordinateur du KOD pour Varsovie: «Aujourd’hui, c’était une petite démonstration improvisée. Le 27 février nous serons 150 000 dans la capitale avec des mégaphones. Nous verrons bien s’ils ne veulent toujours pas entendre.»

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