Paysans

Ces agriculteurs que l’Europe étouffe

Produire mais ne jamais réussir à vivre de son exploitation: la fin des quotas laitiers, la chute brutale des prix de la viande et des céréales précipitent les agriculteurs français dans une crise sans précédent. Reportage dans l’Aisne

Tourner les pages de L’Agriculteur de l’Aisne est presque devenu douloureux. Chaque semaine, Henri Carton, 78 ans, craint que l’hebdomadaire spécialisé ne lui apprenne à nouveau le suicide d’un paysan. Marly-Gomont, commune de la Thiérache rendue célèbre en 2007 sur Internet par la chanson du rappeur Kamini, ressemble à son refrain: verte, morne, presque immobile. Un paysage de bocage tout entier dévolu à l’élevage, façonné par l’agriculture, ses contraintes et ses hommes. Sauf que la chute brutale des prix a, ces derniers mois, blessé au cœur ce bout de Picardie rurale, limitrophe du département du Nord et de la Belgique. «Les jeunes, ils ont perdu espoir, explique l’exploitant retraité, longtemps au front des revendications paysannes. Ils se sont endettés. Ils ont acquis des terres. Ils ont appris à gérer. Et aujourd’hui il n’y a rien au bout.» Rien, jusqu’à la catastrophe: ruiné, un éleveur d’une commune voisine a fini par se pendre le mois dernier.

L’engrenage de l’endettement

Henri Carton ne fait pas partie de ces fermiers français furieux, prêts à descendre sur Paris pour redire haut et fort leur colère en ouverture du Salon de l’agriculture, le 27 février. Ses mots, prononcés sous la bonne garde d’une série de photos sépia le montrant au sortir des années cinquante en train de labourer ces pâtures pour vaches laitières aujourd’hui exploitées par son fils, sont ceux d’un retraité lucide et fâché aussi contre ses successeurs. Des jeunes pris dans l’engrenage de l’endettement à force d’acheter du matériel, négligeant même de le mutualiser comme cela se faisait impérativement autrefois. Des jeunes exploitants confrontés aux diktats des centrales d’achat, qui surfent sur la dégringolade du prix du lait et menacent à tout va les producteurs locaux d’aller voir ailleurs s’ils ne se plient pas à la loi du marché. A genoux, la France paysanne? Jean-Yves Bricout, président de l’Union des syndicats agricoles de l’Aisne, pointe l’engrenage: «Au-delà de la crise, la question la plus dure est celle que nos adhérents posent sans cesse. Pourquoi notre pays traite ainsi ses paysans? Qu’ont-ils fait pour être abandonnés?»

L’Aisne, à 200 km au nord de Paris, est un bon baromètre. Dans ce département ravagé par les guerres, toutes les agricultures françaises ou presque se retrouvent. Grands céréaliers et betteraviers du Soissonnais. Eleveurs laitiers de la Thiérache. Viticulteurs du champenois. Paysans Bio abonnés au marché du terroir, chaque vendredi, sur l’esplanade de la cathédrale de Laon. Deux appellations phares: le fromage Maroilles et le Champagne, plus un titre longtemps envié: celui de premier département sucrier français. «Regardez partout autour de vous: ce territoire est indissociable de l’agriculture», note le populaire député PS René Dozières, connu pour avoir dénoncé jadis les dépenses somptueuses de l’Elysée. Et pourtant. Pas une banderole de soutien aux paysans dans les rues, alors qu’elles fleurissent dans les communes bretonnes. Pas un appel retentissant depuis que l’an dernier, 400 tracteurs ont convergé sur Laon pour y faire entendre la voix des 3000 familles de paysans de l’Aisne. «Cette crise n’est pas comme les autres, juge Hervé Musard, l’un des importants céréaliers du cru, dont le fils s’est récemment lancé dans l’élevage d’agneaux fermiers. On ne sait plus de quoi l’avenir sera fait. Sans garanties de prix minimales, dans une mondialisation toujours plus concurrentielle, un gouffre s’est ouvert sous nos pieds. On se sent seuls face au précipice.»

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«Quand cela s’arrêtera-t-il»

Les prix. Tous en parlent. Tous les connaissent par cœur. Tous reconstituent, stylo en main, la dégringolade sans précédent de presque tous les cours des denrées alimentaires depuis le début 2014. Une descente aux enfers rendue littéralement mortelle lorsqu’elle devient synonyme d’incapacité à rembourser les prêts et intérêts contractés pour s’équiper. «On nous a demandé d’investir. On l’a fait. Et malgré cela: on nous redit que nous ne sommes pas assez compétitifs. Cela s’arrêtera quand?» interroge Hervé Musard. La scène pourrait d’ailleurs résumer le changement d’époque. La ferme où nous reçoit cet exploitant aisé est un pavillon de chasse du roi Henri IV, amateur des giboyeuses terres picardes. Pierre de taille. Bâtisse imposante. Poids de l’histoire. Juste au-dessus, deux étables modernes abritent des centaines de brebis, tandis que le soleil rasant du matin enflamme les prairies pas encore semées. 250 hectares. L’archétype de l’agriculture technicisée, globalisée et diversifiée, a priori moins vulnérable que l’élevage laitier aux abois depuis l’abandon des quotas, qui a fait exploser la surproduction. «Or nous sommes dans le même bateau, nuance l’intéressé. Parce qu’en France nous sommes tous touchés par les mêmes fléaux: abus de normes, de réglementations et de procédures. Charges sociales très supérieures à la moyenne européenne.» Conjonction de trois crises: celle de l’erratique demande mondiale, du démantèlement de la politique agricole commune, et d’un «modèle» français déliquescent.

«Ils ne veulent pas mourir»

Mais quoi de pire, peut-être, que ce silence? Chaque phrase d’Henri Carton, l’exploitant retraité de Thiérache, trahit cette souffrance: le soutien politique qui se délite, le poids économique bientôt insignifiant, l’indifférence collective devant ce qui ressemble à l’agonie programmée d’un monde paysan broyé par la modernité, dans une France où l’agriculture ne représente plus que 4% des actifs (contre 40% en 1950) et 2% du PIB. «Pour nous, c’était physiquement beaucoup plus dur. Mais pour les jeunes, c’est psychologiquement intenable car tout le monde s’en fout, explique-t-il. Ils ne veulent pas mourir, mais ils voient bien que leurs cris et leurs larmes glissent sur l’égoïsme urbain qui se généralise. C’est à ce moment-là que la violence s’engouffre.» L’annonce, à la télévision, de la mort accidentelle d’une conseillère agricole bousculée par un exploitant en colère dans l’Aveyron, jeudi, coupe court à la conversation. Silence gêné. L’écrivain Maurice Agulhon, professeur au Collège de France décédé en 2014, l’avait prédit d’une phrase dans son fameux essai La République au village (Seuil): «La défense des paysans-parias est toujours indissociable de celle de la terre qui meurt.»

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