Europe

«Il y a un abîme entre la Pologne européenne et la Pologne de l’est»

Marek Magierowski est le porte-parole de la présidence polonaise. L'ex-journaliste vedette, sorte de Roger Köppel polonais, expose la vision de l’État qui anime le nouveau pouvoir conservateur, devenu la bête noire de Bruxelles en Europe centrale

En cent jours, le nouveau pouvoir polonais dirigé par le parti conservateur Droit et justice (PiS) a opéré un «blitzkrieg» pour assurer une nouvelle suprématie calquée sur le modèle hongrois. C’est du moins ce dont l’accuse l’opposition qui promet une gigantesque manifestation ce samedi à Varsovie – la plus grande depuis un quart de siècle.

Obsédé par les théories du complot, le PiS considère les médias étrangers comme des forces hostiles et ses représentants refusent toute demande d’interview. A l’exception de Marek Magierowski, le nouveau porte-parole du président Andrzej Duda. Journaliste vedette du camp conservateur, il s’est laissé convaincre, «après mûre réflexion», de rejoindre l’action politique. Il a été chroniqueur au plus grand quotidien polonais Rzeczpospolita de 2006 à 2011, puis rédacteur en chef-adjoint du magazine Do Rzecuy. Dans son bureau du palais présidentiel, il livre dans un français parfait, appris en autodidacte, la vision politique de ce pouvoir ultra-conservateur qui inquiète tant Bruxelles.

Le Temps: Que répondez-vous quand on vous accuse de menacer la démocratie?

Marek Magierowski: Il est naturel qu’il y ait des manifestations dans un pays démocratique. L’élément positif est que toutes se sont déroulées de façon pacifique. Le président respecte ces mouvements. Mais leurs craintes ont été attisées par les médias défavorables au gouvernement actuel, notamment dans le cadre du débat de la nouvelle loi sur la surveillance policière. Un débat artificiel. Les outils que la police a reçus grâce à cette loi sont parfaitement comparables avec ceux des services français, italiens, allemands, anglais ou suisses.

– La principale critique porte sur les entraves au tribunal constitutionnel. Les gens sont choqués.

– Si la Plateforme civique (PO), le parti qui était au pouvoir jusqu’en octobre dernier avait mené toutes les réformes envisagées, elle aurait nommé 14 juges sur les 15 qui composent ce tribunal. Il n’y aurait pas de pluralisme. Un tribunal constitutionnel formé avec cette majorité de juges pourrait bloquer la plupart des réformes, très importantes, très radicales, très profondes, proposées et effectuées par le gouvernement du Droit et justice (PiS). C’était une crainte justifiée.

– Comment expliquer que ce tribunal, la Commission européenne et l’Ombudsman (institution garante du respect de l’État de droit en Pologne) dénoncent vos méthodes qui fragilisent la justice?

– Je vous répondrai en vous parlant de la vision de l’État du président Duda et de l’ancien premier ministre Jaroslaw Kaczynski (ndlr, président du PiS), la bête noire des médias occidentaux. C’est une vision d’un Etat plus juste. Il y a beaucoup d’inégalités salariales, sociales. Il y a un abîme entre la Pologne riche, la Pologne occidentale, la Pologne européenne et l’est du pays qui n’a pas bénéficié pleinement de la transformation économique.

– Il y a une Pologne européenne et une autre qui ne l’est pas?

– A Varsovie, vous voyez une belle ville, énergique, avec des jeunes, des Starbucks, des McDonald. Mais si vous voyagez à 50 km vers l’est, vous verriez un monde complètement différent. Cela a toujours été la priorité du PiS d’en finir avec ces inégalités. C’est un des piliers de cette vision de l’État qui est né dans la tête de M. Kaczinsky qui est le père de ce mouvement.

– C’est quoi la politique de polonisation? Un simple nationalisme?

– En Pologne, on estime qu’il y a des éléments aussi positifs dans le nationalisme contrairement à ce que l’on pense en Suisse ou en Allemagne. Le plus important est d’en finir avec la domination des corporations – dans le sens de corporation professionnelle: la corporation des juges, des avocats, des procureurs, de médecins.

– Vous voulez détruire les corps intermédiaires?

– Oui. Pour M. Kaczynski, l’existence de ces groupes professionnels est un frein au développement économique et social de la Pologne. Le tribunal constitutionnel est un exemple parfait pour expliquer ce combat contre la domination des corporations dans la vie économique et sociale en Pologne. Les enquêtes d’opinion consacrées à la confiance des citoyens envers les juges et le système de justice montrent qu’elle est à peu près nulle. Les gens sont fatigués, déçus, irrités par le fonctionnement très mauvais, indolent, du système de justice dans son ensemble. Et M. Kaczynski sait qu’il faut changer radicalement le système de justice.

– M. Kaczynski a déclaré qu’un jour Budapest serait à Varsovie, signifiant que les politiques d’Orban étaient son modèle. La démocratie «illibérale» du président hongrois est-elle votre horizon?

– Je ne crois pas. Vous savez, la démocratie libérale est un terme pas très précis.

– C’est la séparation des pouvoirs, le multipartisme, l’acceptation de l’alternance politique, une justice indépendante.

– Je considère que la justice est toujours libre et indépendante en Pologne. Je crois que beaucoup de médias occidentaux ont créé une image de mon pays où les médias privés sont devenus une cible des pressions du gouvernement. Je vous assure que vous ne trouverez pas un autre pays européen où le gouvernement serait attaqué avec une telle férocité par les médias privés. Ils sont absolument libres. Quant aux médias publics, voyez ce qui se passe en Italie ou en Espagne. Ces pays ont changé la loi pour réaliser leur objectif politique. Je ne me souviens pas d’un débat au parlement européen sur le danger ou les menaces pour la liberté des médias espagnols.

– L’opposition évoque une purge. En l’espace d’une nuit une nouvelle loi est votée, un nouveau directeur de la télévision débarque.

– Vous parlez avec une personne qui a été victime de la purge précédente quand la plateforme civique (PO) est arrivée au pouvoir. J’ai perdu mon emploi parce que j’étais politiquement toxique. Je pourrais vous présenter une trentaine de mes amis qui travaillaient dans les médias publics qui ont aussi été virés par la PO. Alors je ne voudrais pas justifier les décisions prises par le gouvernement actuel par cela mais…

– Le PiS ne fait-il pas de la surenchère dans un paysage politique déjà très polarisé?

– Cette polarisation remonte à 1989 avec l’accord de la table ronde entre le parti communiste et l’aile modérée du mouvement Solidarnosc. Beaucoup de représentants de la dissidence n’ont pas participé à ces négociations parce qu’ils étaient contre ces pourparlers: on ne peut pas négocier avec les communistes, avec la dictature. Après ces négociations, il y a eu deux camps: celui qui dénonçait l’accord avec le parti communiste comme une trahison et ceux qui considéraient que c’était l’unique voie pour atteindre l’indépendance réelle. Ils parlaient de révolution pacifique, de révolution de velours.

– Qui fut un succès.

– Partiellement. Il n’y a pas eu de mort. Et puis il y a eu les élections parlementaires en 2005: la PO de Donald Tusk et le PiS des frères Kaczynski étaient en tête des sondages d’opinion. Ils ont alors déclaré qu’ils étaient prêts à former une coalition. Une part importante de la société polonaise croisait les doigts pour une telle solution après une série de scandales au sein des partis post-communiste. Le PiS a gagné, la PO est arrivée 2e. C’était une surprise: tout le monde pensait que PO arriverait en tête. Les négociations en vue d’une coalition gouvernementale ont alors échoué. Cela a été un divorce brutal et douloureux pour tous les deux. Un divorce dont vous avez les échos, les répercussions jusqu’à nos jours.

– Pourquoi cela a-t-il échoué?

– Les émotions, les ambitions personnelles. Puis il y eut l’élection présidentielle, toujours en 2005, gagnée par Lech Kaczynski. Là aussi une surprise car M. Tusk était favori. Il a perdu deux élections coup sur coup. Cela a été un choc. La troisième phase de la polarisation, c’est la catastrophe aérienne de Smolensk avec la mort du président Lech Kaczynski (ndlr, frère jumeau de Jaroslaw Kaczynski). C’est aussi la plus importante.

– Jaroslaw Kaczynski croit à un complot russe. Et vous?

– Personnellement je n’y crois. Mais cette catastrophe n’a pas été expliquée comme il faut. Il y a eu des erreurs, des scandales, des décisions incompréhensibles. On a cédé l’enquête aux Russes. C’était le péché originel, commis par le gouvernement de M. Tusk. Il y a beaucoup d’éléments pas clair. Cela crée une crispation énorme entre M. Kaczynski et M. Tusk, deux ennemis politiques, une histoire en forme de drame grec.

– Y a-t-il un choc au sein de l’Europe entre l’est et l’ouest avec des conceptions différentes de la démocratie?

– M. Kaczynski n’a jamais utilisé ce terme de démocratie «illibérale». Lors de la transition de 1989, l’Europe était divisée par le rideau de fer, est-ouest. Avec la crise financière de 2008, une nouvelle frontière a été créée en Europe entre le Nord et le Sud. Un Nord qui était financièrement stable, un niveau de la dette publique très bas, un budget équilibré, et un Sud qui était économiquement malade. L’idée fixe de M. Tusk était de rejoindre le camp «nordique», il ne voulait plus que la Pologne soit considérée comme un pays de l’est. La stratégie géopolitique de M. Kaczynski est inverse: il veut une Pologne qui soit le leader d’un bloc des pays de la région, qui défendent les mêmes intérêts au sein de l’UE. M. Tusk voulait collaborer étroitement avec l’Allemagne, créer l’image d’un pays qui est parmi les six plus importants, les plus influents, les plus puissants au sein de l’UE. C’est un mirage.

– Pourquoi?

– Parce que nous ne le sommes pas. Et nous ne le serons pas dans un futur proche. Maintenant, M. Kaczynski essaye de relancer les relations avec les pays de la région. C’est une tâche très difficile car nous savons que plusieurs de ces pays ont désormais des relations avec la Russie. Par ailleurs, ce n’est pas la question de la démocratie libérale – comme vous dites – qui est le problème principal, mais la différence de vision pour la maîtrise les flux migratoires.

– En Pologne il y a 3 réfugiés.

– En Espagne il y en a 40. Le président Duda estime qu’on ne peut pas forcer les immigrés, les réfugiés, transférés en Pologne, à rester dans un pays. Ils ne le veulent pas. Ce n’est pas logique, et c’est contre les droits de l’homme.

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