Migrations

Quand l’Europe se barricade, le Canada organise un pont aérien pour les Syriens

Le Canada vient d’accueillir son 25 000e réfugié syrien, concrétisant une promesse de campagne du nouveau premier ministre Justin Trudeau. Outre-Atlantique, cet effort va de soi, mais le «modèle canadien» est difficilement transposable

Le contraste est saisissant. Alors qu’en Europe les frontières se ferment l’une après l’autre, le nouveau premier ministre canadien Justin Trudeau accueille les réfugiés syriens à leur descente d’avion en leur souhaitant «bienvenue à la maison». Le Canada vient de recevoir cette semaine son 25 000e réfugié syrien depuis le retour au pouvoir des libéraux en novembre dernier. Un véritable pont aérien, 98 vols depuis le 10 décembre, a été mis en place. L’opération a fait du Canada le pays le plus généreux en matière de réinstallation au monde, juste après l’Allemagne.

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«Nous comptons bien poursuivre dans cette voie. En effet, 10 000 autres Syriens arriveront au Canada d’ici à la fin de l’année 2016», confirme au Temps le ministre des Affaires étrangères Stéphane Dion, questionné en marge de sa participation au Conseil des droits de l’homme de l’ONU.

Processus très strict

Les bénéficiaires de ce programme ont été pré-sélectionnés par le Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR) en Jordanie, au Liban et en Turquie. Le Canada a effectué un second tri, privilégiant les familles. Un ultime contrôle de sécurité est effectué à l’arrivée. Face au risque d’infiltration terroriste, le gouvernement assure que ce processus est très strict. Bien davantage que pour les quelques dizaines de milliers de demandeurs d’asile qui arrivent chaque année au Canada par leurs propres moyens.

Au Canada, les Syriens se verront accorder un droit de résidence permanent. D’ici à quelques années, ils pourront demander la nationalité. Le temps qu’ils trouvent un emploi, ils toucheront l’aide sociale: 18 000 francs par an pour une famille. Un tiers d’entre eux seront parrainés par des particuliers, des associations ou les églises, selon un modèle éprouvé.

«La tradition d’accueil du Canada»

Le ministre Stéphane Dion vante «la tradition d’accueil du Canada». Des programmes humanitaires similaires avaient été établis pour les réfugiés hongrois dans les années 1950 et les boat people vietnamiens ou cambodgiens entre 1975 et 1980. «Il faut remettre les choses à leur juste proportion. 35 000 réfugiés ce n’est qu’un millième de la population canadienne (35 millions d’habitants), explique Denise Helly, spécialiste de l’immigration à l’Institut national de la recherche scientifique de Montréal. Mais c’est vrai, la politique du Canada est désintéressée. La plupart des Syriens accueillis sont d’origine très modeste et sont à peine alphabétisés.» Les autorités chiffrent le coût de leur accueil à 518 millions de francs. Elles commencent à avoir de la peine à trouver des logements.

Les libéraux étaient sous forte pression de la société civile pour renouer avec une politique plus humaine.

Pourtant, cette arrivée subite d’autant de réfugiés ne suscite guère de résistance. «Les libéraux étaient au contraire sous forte pression de la société civile pour renouer avec une politique plus humaine après douze ans de règne des conservateurs», poursuit la chercheuse. Stéphane Dion est conscient de la «situation géopolitique avantageuse» du Canada à l’écart des flux de migrants. «Cela nous permet de choisir notre immigration.» De quoi envisager le débat avec davantage de sérénité. Le pays a toujours importé de la main d’œuvre. Quand l’émigration européenne s’est tarie au début des Trente Glorieuses, le Canada a fait venir des travailleurs asiatiques, de plus en plus qualifiés. «Le modèle est difficilement transposable à l’Europe, en plein marasme économique et qui se sent assiégée par l’afflux de migrants», tranche Denise Helly.

Programmes contre les discriminations

Le ministre des Affaires étrangères canadien ne craint-il pas un retour de bâton, comme en Allemagne après les agressions sexuelles de la nuit de la Saint-Sylvestre? «Nous ne sommes pas confrontés à des arrivées aussi massives et sans filtre. L’intégration des musulmans a toujours fonctionné. Il n’y a pas de raison que cela ne continue pas ainsi, car il n’y a pas de ghettos au Canada», rétorque Stéphane Dion. «Le gouvernement délègue autant que possible les tâches d’intégration aux associations d’immigrés, sans qu’on hurle au communautarisme. Des programmes contre les discriminations ont été mis en place. Le multiculturalisme fait partie de l’ADN canadienne», énumère Denise Helly.

Justin Trudeau incarne une vision optimiste de la diversité, alors qu’elle est de plus en plus considérée comme une menace.

Tout n’y est pas pour autant rose. Juste après les attentats de Paris, une mosquée dans l’Ontario a été la cible d’un incendie criminel. «Justin Trudeau s’est rendu sur place pour répéter que nous n’étions pas dans une guerre de civilisations et qu’à travers le monde les musulmans étaient les premières victimes du terrorisme, rapporte Stéphane Dion. Si le premier ministre suscite autant d’intérêt, c’est qu’il incarne une vision optimiste de la diversité, alors qu’elle est de plus en plus considérée comme une menace». A la tribune du Conseil des droits de l’homme, le ministre des Affaires étrangères s’était interrogé: «Si un parti politique canadien a pu remporter des élections en défendant et célébrant le pluralisme, pourquoi serait-ce impossible dans les autres Etats?»


La réinstallation en chiffres

4,7 millions de Syriens ont fui leur pays. Bien qu’ils soient de plus en plus nombreux à tenter de gagner l’Europe, la grande majorité d’entre eux se trouve toujours dans les pays voisins: la Turquie, le Liban et la Jordanie et l’Irak.

Le Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR) estime que 10% des réfugiés ont besoin de trouver une place d’accueil dans un pays tiers, soit parce qu’ils sont menacés dans les pays voisins de la Syrie ou soit parce qu’ils ont des problèmes de santé et qu’ils ne peuvent être traités sur place.

Depuis 2013, le HCR a trouvé 170 000 places. Il en faudrait au moins deux fois plus pour pouvoir réinstaller les 10% les plus vulnérables. «Ce n’est qu’une partie de la réponse à la crise syrienne, explique Adrian Edwards, porte-parole du HCR. Au moins, ces réfugiés ne risquent pas leur vie sur les bateaux des passeurs.»

L’Allemagne a offert 41 000 places, sans compter tous les requérants parvenus jusqu’à ses frontières depuis la Turquie, la Grèce et les Balkans. Depuis 2012, Paris a accordé des visas humanitaires à seulement 1880 réfugiés syriens leur permettant de voyager jusqu’en France pour y demander l’asile. Le Royaume-Uni était encore plus chiche avec 216 Syriens réinstallés sur son sol depuis le début de la guerre en Syrie. Mais, en septembre dernier, Londres a promis d’en accueillir 20 000 d’ici à 2020. Le HCR a soumis 26 000 dossiers aux Etats-Unis.

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Dans la liste des volontaires, on ne trouve quasiment que des pays européens, mise à part l’Australie, la Nouvelle-Zélande, le Brésil, l’Argentine, l’Uruguay et le Canada. Pour susciter des vocations, le HCR a convoqué à une grande conférence internationale le 30 mars prochain. Mais n’articule pour l’instant aucun objectif chiffré.

La participation au programme de réinstallation du HCR ne dit pas tout de la générosité des Etats. En 2015, l’Allemagne (81 millions d’habitants) a ainsi enregistré plus d’un million de demandes d’asile. 163 000 réfugiés ont déposé une demande en Suède (9,8 millions d’habitants). La proportion est donc plus grande que l’Allemagne. Quant à la Suisse, elle a reçu 39 000 demandes d’asile.

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