Russie

«Nounou sanguinaire»: silence des télévisions russes

Une femme a été arrêtée à Moscou après avoir décapité l’enfant dont elle avait la garde. Elle a affirmé avoir agi «sur ordre d’Allah»

Fait divers monstrueux ou nouvel acte barbare de l’Etat islamique? Les internautes russes ont découvert avec effroi lundi les images filmées par plusieurs passants d’une femme vêtue d’un tchador noir, tenant dans sa main la tête tranchée d’un enfant. Déambulant pendant cinquante longues minutes autour de la sortie d’une station de métro moscovite, elle criait aux passants «Allah est grand», «je hais la démocratie», «je suis une terroriste». Seconde surprise le soir, alors que les grandes chaînes télévisées, à travers lesquelles s’informent deux tiers de la population russe, ont passé la tragédie sous silence, et continuent à l’ignorer encore.

Les faits ont rapidement été établis. Goultchekhra Bobokoulova, 38 ans, a tué et décapité lundi la fillette de 4 ans dont elle était la nounou. Cette femme divorcée de nationalité ouzbèke a été déférée devant la justice russe mercredi, où elle a tenu des propos tantôt incohérents, tantôt à teneur salafiste devant les journalistes et magistrats présents. «J’ai faim, je vais mourir dans une semaine, c’est la fin du monde, on m’a interdit de manger» ou encore: «J’ai fait ce qu’Allah m’a ordonné de faire».

Les motivations de la «nounou sanguinaire» sont apparues plus précisément jeudi, lorsqu’une vidéo visiblement filmée le jour même du crime par des personnes hors champ procédant aux premiers interrogatoires, a été postée sur YouTube. La nounou explique avoir voulu «se venger de Poutine» parce qu’il «bombarde [en Syrie] des musulmans, des enfants musulmans, pourquoi personne n’en parle?». Se décrivant comme une musulmane pieuse, elle dit avoir voulu «partir vivre en Syrie», mais n’avait pas assez d’argent. Goultchekhra Bobokoulova décrit sa victime comme une «handicapée dont seul 10% du cerveau fonctionne».

Les enquêteurs ont soumis la suspecte à des examens psychiatrique, suggérant qu’elle ait agi sous l’emprise de psychotropes. Mais la presse russe cite aussi des sources policières affirmant avoir trouvé dans le portable de Bobokoulova deux numéros de téléphone de djihadistes connus des services de police.

Au Kremlin, on penche pour un fait divers. «Il me semble évident qu’on a affaire à une femme démente et il faut traiter les propos qu’elle tient comme tels», estime le porte-parole du Kremlin Dmitry Peskov. Le Kremlin nie par ailleurs avoir donné comme consigne aux chaînes télévisées de taire la tragédie. «Il me semble qu’on ne peut que manifester de la solidarité avec les chaînes, parce que c’est trop monstrueux pour être montré à l’écran», a-t-il indiqué.

Pourtant, les émissions de téléréalité axées sur les faits divers sordides ne manquent pas à la télévision russe. Le mois dernier, la première chaîne du pays avait fait les choux gras du viol d’une mineure russe à Berlin par un immigré. L’histoire avait immédiatement été dénoncée comme montée de toutes pièces par les autorités allemandes, qui ont au passage accusé Moscou de chercher à envenimer les tensions avec les migrants et de fragiliser au passage la chancelière Angela Merkel. La chaîne ne s’est jamais excusée et le ministre des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a même accusé Berlin de «chercher à étouffer l’affaire».

Mais le crime de lundi, en plein cœur de Moscou, a des implications politiques qui mettent les autorités russes mal à l’aise. Le Kremlin a une «sainte terreur» que la population russe tire un parallèle entre cette affaire et l’opération militaire en Syrie, estime le politologue Gleb Pavlovsky. La réaction du pouvoir avait été identique après l’explosion d’un avion russe au-dessus du Sinaï le 31 octobre, causant la mort de 224 personnes. Les autorités russes ont attendu deux semaines après la revendication de l’Etat islamique pour admettre qu’il s’agissait bien d’un attentat lié à l’intervention en Syrie.

Le risque d’une explosion xénophobe inquiète tout autant alors que des élections législatives se tiendront l’automne prochain. Même le Parti communiste russe tente d’exploiter l’affaire pour sa nouvelle campagne «non à l’immigration», où figure une photographie de la «nounou sanguinaire». En théorie, Vladimir Poutine ne devrait pas se trouver dans la situation d’Angela Merkel: les demandes d’asile venant de réfugiés du Proche-Orient, et de Syrie en particulier, sont systématiquement rejetées par les autorités russes.

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