Energie

Le nucléaire demeure tabou en France

La plainte déposée jeudi par le canton de Genève relance le débat sur la vétusté des centrales et sur les promesses non tenues de François Hollande

Ils n’attendent que cela. «Si les pays qui se sont engagés à abandonner le nucléaire comme la Suisse ou l’Allemagne ne haussent pas le ton, la France restera prisonnière de son tabou. Il faut que nos voisins se fassent plus entendre. Alors, nous pourrons relancer le débat», commentait jeudi Julien Bayou, porte-parole des Verts et l’un des principaux détracteurs du lobby nucléaire hexagonal.

En cause? La décision du Canton de Genève de porter plainte contre X, la veille, pour dénoncer la «mise en danger d’autrui» et la «pollution des eaux» près de la centrale du Bugey, située à Saint-Vulbas (Ain). Une démarche essentielle, selon les militants anti-atome, pour lever le voile sur les manœuvres entreprises pour remiser au placard les promesses du candidat François Hollande.

Promesses piétinées

En 2012, celui-ci avait promis d’œuvrer durant son mandat à réduire à 50% d’ici à 2025 la part du nucléaire dans la production énergétique nationale (75% aujourd’hui) et de commencer par fermer «à l’horizon de la fin du quinquennat» la centrale de Fessenheim (Bas-Rhin), elle aussi limitrophe de la Suisse. Promesses piétinées: aînée des 19 centrales françaises, en service depuis trente-six ans, juste devant celle du Bugey (trente-cinq ans), Fessenheim reste en attente d’une décision de fermeture, même si celle-ci est évoquée pour 2016. La Conseillère fédérale Doris Leuthard, en visite à Paris en mars 2015, avait regretté «l’absence de calendrier».

Le tabou et les manœuvres, en réalité, dépassent largement le cas de ces deux centrales situées près de la Suisse. Selon un rapport de Greenpeace, cinq sites – Fessenheim, Bugey, Blayais, Gravelines et Tricastin – méritent d’être fermés en priorité en raison des risques. Plus grave: l’association «Notre affaire à tous» animée par Julien Bayou a révélé hier que la France a publié, le 30 décembre, un décret passé inaperçu visant à assouplir les règles de sécurité imposées aux 28 pays membres de l’Union européenne par la directive communautaire sur la sûreté des installations nucléaires. La directive, réponse européenne à la tragédie de Fukushima survenue au Japon le 11 mars 2011, impose des évaluations que Paris essaie de contourner, en accordant des pouvoirs de dérogation à l’Autorité française de sûreté nucléaire (ASN). Un recours contre ce décret a été déposé.

L’une des cibles des antinucléaires est le très symbolique réacteur EPR (Réacteur pressurisé européen) dont l’opérateur public Electricité de France (EDF) a décidé la construction en 2004 sur le site de la centrale de Flamanville (Manche) près de l’usine de retraitement de déchets radioactifs de La Hague.

Pertes records

La technologie EPR, développée dans les années 1990, était le fleuron d’Areva, le géant français de l’atome aujourd’hui en partie démantelé et qui a enregistré des pertes records de 2 milliards d’euros en 2015, après 4,8 milliards en 2014. Elle devait, grâce aux contrats à l’étranger (un en Finlande, deux en Chine) être une manne juteuse pour l’entreprise, plombée depuis lors par le scandale d’acquisitions de fausses mines d’uranium en Afrique. Or rien ne s’est passé comme prévu. A Flamanville, le chantier entamé en 2007 et censé s’achever en 2017 pourrait n’être terminé qu’en… 2020. Des défauts ont en plus été signalés sur la cuve du réacteur EPR en avril 2015. Son budget a triplé. Tandis que le chantier finlandais «jumeau» d’Olkiluoto connaît des problèmes similaires.

Actuellement en pleine implosion politique, après le retour de plusieurs de leurs dirigeants au sein du gouvernement, les écologistes français sont surtout furieux des camouflets que leur inflige la ministre de l’Environnement, Ségolène Royal, désormais chargée du suivi de l’accord international sur le climat obtenu à Paris lors de la COP 21. Celle-ci a récemment déclaré être prête à prolonger de dix ans (de quarante à cinquante ans) la durée de vie des centrales françaises, après avis favorable de l’ASN. La ministre se défend en invoquant la loi sur la transition énergétique promulguée en août 2015. Laquelle acte l’objectif de 50% de nucléaire d’ici à 2025, mais tout en confortant la place de l’atome dans le mix énergétique français, et en laissant à EDF (possédé à 85% par l’Etat) la mainmise sur les centrales.

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