France

Manuel Valls, Premier ministre français dans l'impasse

Et si le chef du gouvernement français démissionnait cette semaine avec fracas? La rumeur ne cesse en tout cas de le donner partant, fatigué de travailler avec François Hollande. Un constat lié aux impasses politiques actuelles. Analyse

Et si Manuel Valls le Premier ministre «réformateur» décidait de lâcher le président «tacticien» François Hollande, résolu à ne pas entamer de réformes susceptibles de jeter les Français dans la rue et de transformer la fin de son quinquennat en bérézina?

La presse française, depuis quelques jours, est en tout cas remplie de cette rumeur, nourrie par la controverse autour du projet de loi sur la réforme du code du travail dont le gouvernement a dû repousser l'examen au 24 mars en raison de la mobilisation des syndicats et des remous provoqués par une pétition hostile, déjà forte de plus d'un million de signatures. Sa démission, peut-on lire, pourrait même intervenir dans les jours prochains. 

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Tragédie politique parfaite

Vrai? Voire. L'idée d'un divorce brutal entre le chef du gouvernement français nommé en avril 2014, et le Chef de l'Etat élu en mai 2012, tient surtout de la tragédie politique parfaite dans un pays toujours tenté de conjuguer drame et pouvoir. D'un côté, un Manuel Valls quinquagénaire (né en août 1962), ouvertement social-libéral, prêt à rebaptiser le Parti socialiste et convaincu que l'avenir de la gauche, en France, passe par la rupture avec l'extrême-gauche.

De l'autre, un président de la République, ancien premier secrétaire du Parti socialiste (1997-2008) plombé par son impopularité record et avant tout soucieux de garder entrouverte la possibilité d'une nouvelle candidature à l'Elysée dans un an et demi, bien que la plupart des indicateurs - surtout celui du chômage auquel il a lié son sort - demeurent dans le rouge en ce qui le concerne.

Enfermé dans un rôle de second couteau

Un fossé creusé, entre les deux hommes, par leurs perspectives futures: en France, plus le Premier ministre (de droite comme de gauche) demeure fidèle au président qui l'a nommé, plus il risque de se retrouver enfermé dans un rôle de second couteau tributaire d'un bilan qui n'est pas le sien, et considéré plus comme un exécutant que comme un décideur. Tous les locataires de Matignon, à l'exception de Georges Pompidou après la mort du Général de Gaulle en 1969 et de Jacques Chirac après sa cohabitation heurtée avec François Mitterrand, n'ont ils pas échoué à se faire élire à la tête du pays?

Or Manuel Valls n'a guère envie de finir comme Jacques Chaban-Delmas (battu au premier tour aux présidentielles de 1974), Raymond Barre (battu au premier tour en 1988), Edouard Balladur (battu au premier tour en 1995) ou... Lionel Jospin (battu au premier tour en 2002)! Et encore moins comme François Fillon, inamovible Premier ministre du quinquennat de Nicolas Sarkozy (2007-2012), aujourd'hui en troisième position dans les sondages pour les primaires présidentielles à droite organisées les 20 et 27 novembre prochain...

François Hollande peut encore brouiller le jeu

L'objet des divergences actuelles entre François Hollande et Manuel Valls est de surcroît explosif. Le second, qui portait jusque-là sur ses épaules l'espoir d'une gauche française pragmatique sur le plan économique et capable de briser ses tabous sociaux à la manière d'un Gerhard Schröder en Allemagne, sait qu'il perdra tout capital de confiance des décideurs et des électeurs du centre s'il abandonne ces jours-ci le projet de réforme du code du travail, destiné à introduire de la flexibilité sur le marché de l'emploi. D'où son insistance pour avancer coûte que coûte, comme il le répétera sans doute devant les partenaires sociaux reçus à partir de ce lundi. Il n'a donc qu'une carte en main et ne peut pas se permettre de la gâcher.

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Le premier, en revanche, peut encore brouiller le jeu. Il a pour lui les institutions de la Vème République qui le protège des chocs de l'opinion jusqu'à la fin de son mandat. Il sait qu'une grande partie de l'électorat de gauche reste rétive, voire carrément hostile, aux méthodes brutales et au ton cassant de son actuel Premier ministre. Il dispose en théorie, avec le jeune et très médiatique ministre de l'Economie Emmanuel Macron, d'une alternative possible et plus suave pour Matignon. Le tout, sur fond d'état d'urgence lié à la menace terroriste, donc d'un climat politique naturellement favorable à l'ordre, et au respect de l'autorité. 

Impasse pour Manuel Valls

Résultat: un constat d'impasse pour Manuel Valls, que seule une rupture assumée avec le Chef de l'Etat qui l'a nommé peut éventuellement repositionner, s'il ne parvient pas à imprimer sa marque sur la fin du quinquennat via cet embryon de réforme d'un modèle social français perclu de rhumatismes. Sans garantie toutefois de succès, car le dernier mot demeurera, de toute façon, dans le camp du président même si celui-ci se retrouve contraint d'accepter des primaires à gauche.

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Difficile, par exemple, d'imaginer le réformateur Valls s'opposer, lors d'un tel scrutin pré-présidentiel, au Chef de l'Etat sortant, d'autant que son propre score aux primaires de 2011 (6%) reste dans les mémoires socialistes comme un sacré camouflet. Difficile aussi, s'il rompt brutalement, de passer dans le camp de l'opposition ouverte au gouvernement qu'il a dirigé. La seule issue pour Manuel Valls, paradoxalement, est de réussir à apparaitre comme le candidat le mieux placé à gauche, soit pour l'échéance de 2017, soit pour celle de 2022. Ce qui l'oblige inexorablement à rassembler. Alors qu'aujourd'hui, il divise son camp et ne parvient pas à séduire au-delà. Le voilà condamné au grand écart. 

Deux hommes, également passés par Matignon qu'ils quittèrent brutalement, ont toutefois prouvé que cela est possible: Jacques Chirac (élu président en 1995 après avoir été Premier ministre de Giscard entre 1974 et 1976, puis de Mitterrand entre 1986 et 1988) et Alain Juppé, aujourd'hui favori des sondages après avoir été éjecté du poste de Premier ministre par la dissolution de l'Assemblée en 1997, et la victoire consécutive des socialistes. L'un parti sur un coup de tête fracassant, l'autre sur un coup de poker politique raté. Manuel Valls sait donc à quoi s'en tenir. 

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