Afrique

Le Dr Mukwege est-il en danger?

Le célèbre gynécologue congolais témoigne au Conseil des droits de l’homme. L’armée n’apprécie pas

La dernière fois qu’il avait témoigné dans la salle du Conseil des droits de l’homme, en 2012, Denis Mukwege avait été victime d’une tentative d’assassinat à son retour en République démocratique du Congo (RDC). Célèbre pour son action en faveur des femmes victimes de viol dans son pays, le gynécologue a pourtant repris la parole, dans le même lieu, à Genève, à l’occasion de la journée internationale de la femme pour appeler à «mettre fin aux démons machistes». Les violences en RDC ont fait des millions de victimes depuis bientôt vingt ans, les femmes étant particulièrement ciblées.


La veille pourtant, le bureau de la chaîne de télévision Al Jazeera à Kinshasa était contacté par un général de l’armée congolaise dénonçant la campagne internationale de Denis Mukwege qui salirait l’honneur des forces de l’ordre national. Il visait notamment un documentaire sur le travail du docteur présenté le même jour au Festival international du film et forum international sur les droits humains (FIFDH) de Genève. «Les soldats pensent qu’ils sont injustement accusés de se comporter comme des bandits», critique le général congolais qui s’exprimait de façon anonyme. Le documentaire et les témoignages du docteur Mukwege accordés à la presse évoquent des violeurs issus de tous les camps en présence en RDC, y compris dans les forces de sécurité nationale.

Persuadé que son devoir est de témoigner, Denis Mukwege n’en a pas moins pris la parole mardi. «Les signaux d’alerte sont au rouge, a-t-il dénoncé. Et la responsabilité première en incombe aux autorités de notre pays.» La RDC pourrait sombrer dans un nouveau cycle de violence favorisé par un contexte pré-électoral délétère et un déni de justice, a-t-il expliqué. Il y a six ans, l’ONU produisait un rapport détaillant les responsabilités dans 617 cas de violations les plus graves des droits de l’homme durant la période de guerre entre 1993 et 2003. Les noms des auteurs sont toujours tenus secrets, notamment à la demande de Kinshasa. «Il est temps de mettre en œuvre ses recommandations et d’instaurer des tribunaux. Les listes des coupables existent», a déclaré le docteur. Cette requête est soutenue dans une lettre ouverte signée par près de 200 ONG congolaises.


Présent lors de cette session qui se tenait en marge du programme officiel du Conseil des droits de l’homme, l’ambassadeur de RDC, Zénon Mukongo Ngay, a salué le travail de Denis Mukwege. Mais, selon lui, la paix ne reviendra pas si les Congolais se déchirent. Au contraire, il appelle à l’union contre la vraie menace: «C’est un secret de polichinelle. Nous savons tous qui déstabilise le pays». Sans les nommer, il vise le Rwanda, son président Kagame, les multinationales qui exploitent le minerais coltan et leurs protecteurs américains.


«Le docteur Mukwege est un héros», a déclaré le Haut-Commissaire aux droits de l’homme, Zeid Ra’ad Al Hussein. Un héros dont la protection est depuis trois ans prise en charge par l’ONU.

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