Japon

L'ancien premier ministre japonais: «Le nucléaire se drape dans un mythe de la sécurité»

Premier ministre au moment de l’accident nucléaire de Fukushima Daiichi, il y a cinq ans, Naoto Kan est devenu l’un des plus fervents partisans anti-nucléaires de l’Archipel

Premier ministre au moment de l’accident nucléaire de Fukushima Daiichi, Naoto Kan est devenu l’un des plus fervents partisans anti-nucléaires de l’Archipel. Aujourd’hui député du Parti démocratique du Japon, il raconte comment le pire a été évité et pour quelle raison il milite pour la fin de cette énergie.

Le Temps: Cinq ans après, quelle image gardez-vous des heures qui ont suivi la triple catastrophe du 11 mars?

Naoto Kan: Le fort séisme est survenu à 14h46 (heure japonaise, ndlr) et, selon les premiers rapports, les centrales s’étaient arrêtées correctement, tout allait bien de ce côté-là. Je n’ai appris qu’une heure plus tard qu’en raison d’une perte d’alimentation électrique, le système de refroidissement ne fonctionnait plus à Fukushima Daiichi. Je savais que cela signifiait un risque de fusion du cœur des réacteurs et donc d’accident plus grave encore qu’à Tchernobyl. En Ukraine, un seul réacteur était touché. A Fukushima Daiichi, pas moins de six réacteurs et sept piscines destinées à l’entreposage des combustibles usés étaient concernés! Je me souviens de ce moment. En lisant le rapport, des sueurs froides m’ont littéralement dégouliné dans le dos. Il faut comprendre que l’accident nucléaire ne s’est pas produit trois ou cinq jours après le séisme, mais en quelques heures à peine. Nous le savons désormais, les cœurs des réacteurs ont commencé à fondre vers 17 ou 18 heures, puis à percer les cuves vers 20 heures. Pourtant à l’époque, jusqu’à 23 heures, nous recevions des informations de Tepco indiquant qu’il y avait toujours de l’eau dans les cuves. Personne ne s’est rendu compte que l’eau s’était complètement évaporée car la sonde qui en mesurait le niveau ne fonctionnait plus.

Vue aérienne de la centrale nucléaire de Fukushima, le 24 mars 2011. © Ho New / Reuters

– Quel fut le moment le plus difficile de cette crise?

– Le 15 mars, à 3 heures du matin, le président de Tepco m’a demandé l’autorisation d’évacuer le personnel de la centrale. Fallait-il les laisser mettre leur vie en danger? Sinon, à quel moment les évacuer? En tant que Premier ministre, j’étais le seul à devoir prendre cette décision. Il était normal que le président de Tepco pense à la sécurité de ses employés. Mais leur départ de la centrale cela risquait d’engendrer une situation plus grave. J’ai donc demandé qu’ils restent jusqu’à la dernière minute. Je suis même allé au siège de Tepco pour expliquer ma position au Conseil d’administration de la compagnie. Quand je repense à ce qui s’est passé après, ce fut probablement ce 15 mars où la situation était la plus tendue. Ensuite, le directeur de la centrale, Masao Yoshida, a eu l’idée – qui ne figure dans aucun manuel! – de faire venir des camions-citernes pour remettre de l’eau dans les réacteurs et il a sauvé la situation.

– Vous étiez un homme politique pro-nucléaire et vous êtes devenu un fervent militant antinucléaire. A quel moment avez-vous opéré ce revirement?

– J’ai demandé à Shunsuke Kondo, le président de la commission de l’énergie atomique, de me faire un rapport sur l’étendue de l’évacuation des populations à envisager dans le pire des scénarios. Ce dernier est arrivé à la conclusion qu’elle pouvait aller jusqu’à 250 kilomètres à la ronde, c’est à dire prendre en compte la région de Tokyo, la capitale. La zone comprenait 50 millions d’habitants, soit plus d'un tiers de la population japonaise. Le pays était réellement dans une situation de crise inédit. Quand j’ai reçu ce rapport scientifique prouvant que mes premières craintes étaient justifiées, j’ai réalisé la dangerosité du nucléaire. J’ai alors changé d’opinion à 180° concernant l’utilisation de cette énergie, je le reconnais et je l’assume encore aujourd’hui. 

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Auparavant, j’étais un peu comme tout le monde. Il n’y avait jamais eu de véritables accidents nucléaires au Japon et un mythe de la sécurité s’était mis en place. Pendant longtemps, beaucoup de fonctionnaires japonais y ont cru, et je suis l’un d’entre eux. Le 26 avril 1986, il y a certes eu l’accident de la centrale de Tchernobyl. Mais nous pensions que c’était lié à l’ancienne Union soviétique et qu’au Japon, un pays très sûr, un tel accident ne pouvait arriver. Or cela s’est produit. Et ce fut pire qu’à Tchernobyl! Shinzo Abe reprend aujourd’hui les mêmes arguments de ce mythe de la sécurité, comme si rien n’avait eu lieu en 2011. Mais je pense qu’au fond de lui, il craint un nouvel accident. Comme lui, beaucoup de Japonais voudraient oublier la catastrophe de Fukushima Daiichi.

– Vous affirmez que les informations dont vous disposiez pendant la crise n’étaient pas fiables, quelles en étaient les raisons?

– C’était parfois lié à des problèmes techniques et des erreurs de jugement sur le terrain. La sonde qui mesurait le niveau d’eau dans les réacteurs ne fonctionnait pas. Au souci mécanique s’est ajoutée une mauvaise appréciation de la situation, car cela n’a traversé l’esprit de personne que cette sonde puisse ne pas fonctionner. Il y eu aussi un problème de communication entre le site de Fukushima Daiichi et le siège de Tepco à Tokyo, par lequel transitaient les informations qui m’arrivaient. Je vous donne un seul exemple. Très rapidement, nous avions pris la décision d’ouvrir les vannes de dépressurisation. Nous savions que des substances radioactives allaient être relâchées dans l’atmosphère, mais nous devions éviter tout risque d’explosion des réacteurs. Le 11 mars à minuit, ce n’était pourtant toujours pas fait. J’ai demandé à Tepco à plusieurs reprises quelles en étaient les raisons. «Nous ne savons pas», m’a-t-on répondu. Le 12 mars, j’ai pris l’hélicoptère pour me rendre sur place et Masao Yoshida m’a expliqué ce que le siège à Tokyo ignorait. En l’absence d’alimentation électrique, les vannes ne pouvaient être ouvertes que manuellement et, comme le taux de radioactivité était très élevé, les ouvriers multipliaient les allers-retours afin ne pas être exposés trop longtemps. La manœuvre prenait donc beaucoup de temps. Enfin, il y a aussi une culture de la dissimulation au sein de Tepco. Les responsables de la compagnie évitent d’ébruiter les mauvaises nouvelles et c’est toujours le cas aujourd’hui. A ce jour, ils n’ont dévoilé que les extraits qui leur conviennent du système de visio-conférence avec Fukushima Daiichi. Les 24 premières heures d’enregistrement après l’accident n’ont toujours pas été diffusées. Tepco continue donc de cacher quelque chose, c’est évident.

Des travailleurs évacuent des sacs de terre irradiée dans la ville de Nahara deux ans après la catastrophe de Fukushima, le 24 août 2013.  © Issei Kato / Reuters

–  Votre successeur Shinzo Abe a affirmé, dès 2013, que la situation était «sous contrôle» à Fukushima Daiichi.

– Je ne partage pas cette opinion. J’avoue même que j’ai été très surpris quand il a fait une telle déclaration. Des eaux contaminées s’écoulent encore dans l’océan Pacifique. Et l’accident n’est pas terminé dans la mesure où du combustible en fusion demeure dans les réacteurs. Dans l’unité 2, la radioactivité est de l’ordre de 70 sieverts; une personne qui s’en approcherait perdrait la vie en 5 minutes.

– A l’heure où le Japon relance son parc nucléaire, êtes-vous un militant antinucléaire optimiste?

– A long terme, je le suis. Je peux vous certifier qu’à la fin de ce siècle, il n’y aura plus de centrales nucléaires sur la planète, y compris en France. Et ce, principalement pour des raisons économiques. Déjà, si on met de côté la Chine, le nombre de réacteurs dans le monde ne cesse de diminuer. Le Japon vient certes de réactiver trois centrales (à ce jour, le feu vert a été donné pour un quatrième, ndlr), mais ce ne sont que trois réacteurs sur les 48 de l’Archipel (sans compter les six condamnés de Fukushima Daiichi, ndlr). La population japonaise a freiné à différents niveaux pour éviter que le parc nucléaire soit remis en fonctionnement. Je ne pense pas que l’on puisse se retrouver dans une situation identique à celle d’avant le 11 mars, avec 20 ou 30 réacteurs toujours en marche. Les choses changent doucement. Dans les urnes, si le Parti libéral démocrate gagne les élections, c’est en grande partie parce que le nucléaire n’est pas au cœur des débats politiques. Shinzo Abe a mis en avant sa politique économique, ses fameux Abenomics, et c’est ce qui lui a permis de remporter la victoire. Mais, comme vous le savez, son mentor Junichiro Koizumi est dans notre camp.

– Les conséquences sanitaires et environnementales de l’accident sont encore floues et font débat. Quel est votre point de vue?

– Je suis très inquiet. Je me suis d’ailleurs rendu l’année dernière à Tchernobyl pour écouter les gens parler de leur situation trente ans après l’accident nucléaire. Officiellement, les autorités soutiennent que les conséquences sont minimes, voire nulles. Mais lorsqu’on discute avec les spécialistes, y compris japonais, on ne peut qu’être particulièrement préoccupé, et craindre notamment des cas de cancers de la thyroïde chez les enfants du département de Fukushima. La radioactivité est un phénomène invisible avec une toxicité difficile à imaginer. Je le redis, il est préférable de se passer d’une énergie qui présente autant de risques.

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