Allemagne

Serge et Beate Klarsfeld: «Chaque procès a dévoilé une page de la Shoah»

Serge et Beate Klarsfeld reviennent sur les procès des gardiens du camp d’Auschwitz. Ils étaient lundi les invités de la Communauté Juive Libérale de Genève. Discussion, et témoignage du couple en vidéo

Serge et Beate Klarsfeld ont incarné, sinon inventé, un métier: chasseurs de nazis. Pas les petits rouages qui obéissaient aux consignes, mais les donneurs d'ordre, ceux qui ont décidé, organisé et planifié la Shoah. Ils ont poursuivi, traqué et amené devant les tribunaux certains des responsables de l'entreprise génocidaire du IIIe Reich. Une vie a passé, deux puisque le couple a fait de ce combat une destinée commune, et leur mission est pratiquement achevée. Il reste des procès à mener, mais ceux des seconds couteaux, les dignitaires sont, eux, presque tous morts. Serge et Beate Klarsfeld étaient invités par la Communauté Juive Libérale de Genève (GIL) lundi pour donner une conférence.

Le Temps: Deux gardiens d'Auschwitz passent devant les tribunaux. A quoi sert-il de les juger après si longtemps?

Serge Klarsfeld: Ceux qui restent à juger aujourd'hui avaient moins de 25 ans à l'époque, ils se trouvaient tout en bas de la hiérarchie. Les crimes qu'ils ont commis n'ont pas été documentés de la même manière que ceux des responsables. La seule manière d'établir leur éventuelle culpabilité, c'est grâce aux témoins qui sont eux aussi très vieux, car il n'y a aucune autre trace. Sur le plan juridique, leurs procès posent des questions. Ils sont accusés de complicité d'une entreprise criminelle et, contrairement à ce à que l'on assiste normalement dans le droit, c'est à eux de faire la preuve de leur innocence, ce qui est à mes yeux problématique.

– Mais ces procès n'ont-ils pas une valeur symbolique?

– On ne juge pas les symboles, mais d'éventuels coupables. L'intérêt de ces procès est d'entretenir la mémoire de la Shoah. Mais ils n'ajoutent que peu de choses à la connaissance que nous avons de cette période de l'Histoire. Au contraire des procès que nous avons initiés et qui ont permis dévoiler des pans entiers de l'entreprise génocidaire. Nüremberg a ouvert la voie, le procès Eichmann a suivi. Puis ceux auxquels nous avons contribué: celui de Maurice Papon, de René Bousquet, de Paul Touvier, chacun d'entre eux illustre une page de la Shoah. Ils ont permis de rassembler une documentation gigantesque. Les instructions ont duré des années pour établir les faits, pour dresser des rapports détaillés qui représentent une matière fantastique pour les historiens. Et même ceux qui n'ont pas abouti à une condamnation ou à un jugement ont eu le mérite de permettre durant l'instruction de recueillir une documentation essentielle.

– Lequel de ces procès a été pour vous le plus important?

– Le procès des trois accusés de Cologne, en 1979, car cela se passait proche de nous en Allemagne. Et que les deux principaux accusés, Herbert Hagen et Kurt Lischka, ont été directement responsables de la mise en place de la solution finale en France. En plus de cela, les deux hommes s'étaient reconverti après la guerre en hommes d'affaires honorables. Les procès ont alors donné lieu à un affrontement avec la société allemande qui refusait encore de juger des hommes ordinaires bien insérés dans le monde. Cela ne s'est pas fait sans heurt. Les réactions ont même été extrêmement violentes. Deux fois, on a essayé de nous tuer: colis piégés et bombe à horloge. C'était justement parce qu'on obtenait des résultats et qu'à l'époque il y a avait encore beaucoup d'acteurs directs de la Shoah prêts à se battre pour défendre leurs idées

Beate Klarsfeld: La police n'a jamais retrouvé le groupe. C'était probablement des individus liés à l'extrême droite. Quoi qu'il en soit, le procès n'aurait jamais eu lieu sans nous. 

– L'attitude allemande n'est-elle pas totalement différente aujourd'hui?

Serge Klarsfeld: Il y a un désir en Allemagne pour que les procès soient menés. Et la justice allemande est docile, lorsque l'opinion publique n'en voulait pas, il n'y avait pas de procès, c'est le contraire qui prévaut désormais.

– La Suisse a-t-elle bien exhumé son passé?

– Le rapport Bergier s'est avant tout penché sur les spoliations et sur les questions financières. Pour ce qui est des juifs refoulés aux frontières, la commission s'est basée sur les chiffres existants. Celui de 25 000 juifs refoulés revient sans cesse, sans qu'une étude approfondie n'ait été menée. Je l'ai revu à la baisse. Je ne pense pas qu'il y ait eu plus de 3000 Juifs refoulés.

– Un regret?

– Celui de ne pas avoir attrapé Aloys Brunner. Mais il est mort à Damas en se sachant poursuivi, sa vie n'a été qu'une longue fuite pour échapper à ses poursuivants. Il y a même perdu une main.

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