France

Jeunesse française, la cyber-colère

Lycéens et étudiants étaient, mercredi, en tête des cortèges pour dénoncer le projet de reforme du code du travail. La bataille se joue aussi sur Internet

«Cette loi va pourrir notre avenir!». A 17 ans, Elias n’a pas cessé, mercredi, de s’époumoner pour dénoncer le projet de réforme du code du travail de la ministre Myriam El Khomri. Le slogan préféré de ce lycéen parisien, rencontré Place de la République? «#OnVautMieuxQueCa», repris à satiété sur Twitter et les médias sociaux tout au long de cette première journée de protestation.

Problème: l’internet est loin d’être acquis, au lendemain de ce premier round social, aux thèses des quelque 300 000 manifestants dans toute la France. A Sciences-Po, creuset de l’élite française, mais aussi dans les écoles de commerce ou d’ingénieurs, l’étincelle contestataire n’a pas encore mis le feu aux poudres et la comparaison avec la mobilisation fatale au contrat premier emploi (CPE) de 2006 y est jugée exagérée. «Je n’ai pas senti jusque-là une détermination sans faille des étudiants, note un professeur vétéran de Sciences-Po. Il y a une interrogation face au texte, et une frustration réelle face au quinquennat Hollande. Mais il y aussi un réalisme face au chômage, qui impose de changer de modèle».

«Bonjour, je suis la loi travail»

Sur les médias sociaux, la guerre a vite été déclarée. Les adversaires du projet de loi ont pris l’avantage dès le 24 février, en tournant en dérision le compte Twitter dédié au texte (@loitravail) que le Premier ministre Manuel Valls discutera vendredi avec les représentants de l’UNEF, le principal syndicat étudiant français. Imprudemment, le gouvernement avait cru bon d’émettre un premier tweet poli et personnalisé («Bonjour, je suis la loi travail»), auquel les internautes ont aussitôt riposté par des «Bonjour, je suis le chômage des jeunes» ou «Bonjour, je suis la crise». Ce qui n’a pas empêché le dit compte d’engranger aujourd’hui plus de 7700 abonnés.

Des Youtubeurs français fameux, comme Dany Caligula, Klaire Fait ou Bonjour Tristesse, se sont ensuite déchainés, accompagnant le succès de la pétition en ligne (loi travail: non merci) lancée par wechange.org et forte de plus d’un million de signatures. Sauf que la riposte s’est organisée. Dans les couloirs de la Halle Freyssinet, l’incubateur de start-ups financé par le magnat des télécoms Xavier Niel, un petit groupe de jeunes entrepreneurs rigole en peaufinant une vidéo qu’ils mettront bientôt en ligne. On y voit une file de jeunes demandeurs d’emploi. Avec ce slogan: «Merci de ne pas nous aider à leur offrir un job».

UNEF, l’écurie du Parti socialiste

Une poignée de jeunes de Sciences-Po se sont, au nom du réalisme, amusés eux à ressortir les vieilles photos des dirigeants de l’UNEF qui, avant l’actuel président William Martinet, a toujours servi d’écurie au Parti socialiste. Celui qui se tient bien droit en 1981, dans les meetings de soutien à François Mitterrand? Jean-Christophe Cambadélis, actuel patron du PS. Celle qui, en 1986, menait la bataille contre le projet de loi Devaquet de réforme des universités? Isabelle Thomas, aujourd’hui députée européenne socialiste. Celui qui mena, en 2005-2006, le combat contre le CPE de Dominique de Villepin? Bruno Julliard, désormais premier adjoint (PS) à la mairie de Paris chargé de la culture. Sans parler des autres ex-dirigeants étudiants qui s’agitent, dans les coulisses du quinquennat Hollande, comme le député frondeur socialiste Pouria Amirashi, en délicatesse avec le parti, ou le conseiller régional d’Ile de France Julien Dray, qui aurait inspiré à Canal Plus sa récente série télévisée «le Baron noir».

Le creuset de la cybercolère contre ce projet accusé «d’accroître la précarité sociale» alors que le chômage touche 24% des moins de vingt-cinq ans est le site loitravail.lol, qui permet de cliquer contre chacune des mesures emblématiques de la version initiale du texte. Elias, le lycéen rencontré place de la République, en est un habitué. Il dit son admiration pour Caroline de Haas, la militante féministe très active au sein de cette mobilisation 2.0, proche du leader de la gauche radicale Jean-Luc Mélenchon.

N’empêche: peu de cyber-célébrités lui ont emprunté le pas. Les grosses vedettes francophones de Youtube tels Cyprien, Norman, Enjoyphoenix, Natoo ou Squeezie, restent pour l’heure hors de l’arène. Les milieux culturels, ébranlés auparavant par la longue grève des intermittents du spectacle, restent pour l’heure silencieux. Preuve que le dialogue entre le gouvernement et les contestataires n’est pas complétement rompu: «On ne peut réformer la France que par le dialogue, explique un ministre influent. Si on se tient à cette ligne, le texte peut passer après avoir été rediscuté. Cette jeunesse n’est ni sourde, ni aveugle».

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