Europe

«On ne peut accepter que la Pologne soit l’objet d’un examen», lance son ministre des Affaires étrangères

Witold Waszczykowski, chargé des Affaires étrangères, répond aux critiques européennes à propos de la Pologne, et livre sa vision de l’Otan

La Pologne bouscule l’Europe. D’un côté, sa révolution conservatrice est questionnée par Bruxelles. La Commission européenne a ouvert en début d’année une procédure d’évaluation du respect de l’État de droit suite au vote par le parlement polonais de lois restreignant la liberté du Tribunal constitutionnel et des médias publics. La Commission de Venise du Conseil de l’Europe, un organe consultatif, rend ce vendredi son rapport à ce sujet. De l’autre, Varsovie demande à ses partenaires européens de renforcer l’Otan sur son flanc est, malgré l’opposition de Moscou.

Witold Waszczykowski, ministre polonais des affaires étrangères, était récemment de passage à Genève pour s’exprimer devant le Conseil des droits de l’Homme. Il en a profité pour visiter le Geneva Center for security policy (GCSP), un institut de la Confédération où il a suivi une formation en 1993, lorsqu’il était jeune diplomate, et dont il est diplômé. Entretien.

Le Temps: Selon des fuites de la presse polonaise, la Commission de Venise du Conseil de l’Europe devrait conclure que la Pologne vit une «crise institutionnelle». Que répondez-vous?

Witold Waszczykowski: Il n’y a pas de crise. Nous avons simplement gagné les élections en novembre dernier. Des élections démocratiques selon les standards reconnus par la communauté internationale. Le gouvernement essaye de réaliser le programme qui a obtenu le soutien d’une majorité de Polonais qui ont voté. Le parlement et le gouvernement ont le droit de changer la loi. On ne peut donc pas accepter ces critiques, ni que les changements en Pologne soient l’objet d’un examen ou d’une surveillance par des institutions internationales. La Pologne est un pays souverain et indépendant.

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– Les institutions internationales dont vous parlez sont l’Union européenne dont vous faites partie. Au Conseil des droits de l’Homme, vous avez rappelé l’attachement de la Pologne aux droits de l’Homme. Pourtant l’ombudsman de Pologne, c’est-à-dire le Commissaire polonais aux droits de l’Homme, parle aussi de risque pour les institutions polonaises du fait des lois votées par votre gouvernement.

– Qu’il le prouve. Jusqu’ici nous vivons toujours dans un pays démocratique. La Pologne est ouverte, les médias sont libres et la plupart sont privés, les ONG ne sont ni critiquées ni attaquées par le gouvernement. Je dois donc rejeter ce type de déclaration.

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– Pourquoi la Pologne veut-elle renforcer la présence de l’Otan sur son sol?

– La sécurité des pays qui ont rejoint l’Otan après 1999 est plus faible que dans les autres territoires des Etats membres. Il n’y a ni troupes, ni bases militaires, ni installations de défense. Confrontés au conflit entre la Russie et l’Ukraine, nous voulons renforcer notre sécurité. Nous ne demandons pas de privilèges, mais juste un traitement égalitaire. L’Europe centrale devrait avoir le même niveau de sécurité que l’Europe de l’Ouest.

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– Que demandez-vous concrètement: des troupes, du matériel?

– Nous voulons un déploiement de troupes de l’Otan sur le territoire polonais et sur le flanc est de l’Otan, dans les Etats baltes, en Roumanie. Nous pensons qu’un manque de troupes, de déploiement d’installations de défense – comme des outils de reconnaissance et de contrôle – est un signe de faiblesse. Nous sommes en désaccord avec certains de nos alliés qui pensent que le déploiement de troupes sur le territoire polonais signifierait un geste de confrontation avec la Russie. Nous pensons au contraire que le manque de troupes, d’installation de défense sur le flanc, peut susciter la volonté de tester le système de sécurité de l’Otan. Le manque de troupes pourrait amener la Russie à tenir une posture agressive. La Russie est déjà engagée dans plusieurs guerres: après la Géorgie et l’Ukraine, ses troupes sont en Syrie. L’armée russe est engagée dans des activités en mer Baltique. Le déploiement de troupes démontrera la détermination de l’Otan de défense et de dissuasion.

– Que faites-vous des accords passés entre l’Otan et la Russie qui stipulent que l’Otan ne stationnera pas de troupes dans les ex-territoires du pacte de Varsovie voulant adhérer à l’Otan?

– Vous faites référence à la déclaration de 1997. Ce n’est pas un traité. Ce n’est pas un engagement légal, c’est juste une déclaration politique. Cette déclaration a deux niveaux: premièrement, après l’élargissement, la Russie doit avoir une relation privilégiée avec l’Otan. Nous ne remettons pas en cause cette partie de la déclaration qui implique l’institution d’un conseil Otan-Russie. Mais la Russie ne veut plus poursuivre cette coopération. Le deuxième niveau était une forme d’engagement politique – et non pas légal – qu’il n’y aurait ni troupes, ni installations militaires importantes sur ces nouveaux territoires. Mais, il faut se souvenir que c’était une déclaration politique. Elle a été faite dans un contexte politique complètement différent. C’était une autre Russie. C’était la Russie de Yeltsin qui n’attaquait personne contrairement à la Russie de Poutine. Finalement on peut discuter de la signification d’une présence militaire importante. Si on demande par exemple la présence de brigades, ce n’est pas important. Cela reste symbolique. C’est une dissuasion uniquement défensive. Il y a une marge suffisante d’interprétation dans cette déclaration pour déployer des troupes en Pologne sans violer l’engagement politique.

– Mais quelle menace concrète représente la Russie aujourd’hui?

– Malgré l’effondrement de son économie, malgré les sanctions, son budget militaire continue de croître, de même que l’expansion militaire et ses activités militaires. La Russie a mené des exercices – en 2009, en 2013 – en Biélorussie d’attaques nucléaires contre la Pologne. A plusieurs reprises des officiels russes ont menacé la Pologne, par exemple en prétendant que la construction de bases pour le système de défense anti-missile en Pologne entrainerait des troupes additionnelles – et des missiles supplémentaires – dans la région de Kaliningrad. Ils brandissent la menace de nouveaux missiles Iskander qui couvriront toutes les cibles en Pologne.

– Lech Walesa était-il un agent communiste?

– Je ne sais pas. Ce n’est pas au gouvernement de le dire, c’est un problème pour les historiens. Récemment des documents ont été examinés par l’Institut de la mémoire nationale. Voyons les faits, nous attendons l’opinion finale des historiens.

– On peut s’interroger sur l’indépendance de cet institut. N’a-t-il pas agi dans la précipitation en présentant des documents au public moins d’une semaine après leur découverte. On aurait pu s’attendre à plus de prudence de la part d’historiens pour un examen approfondi de leur authenticité.

– Cet institut est indépendant. Son chef a été élu par le parlement précédent qui était dominé par le parti qui est désormais dans l’opposition. Nous n’avons rien à voir avec ces documents. Cet Institut est entièrement responsable pour ces documents, ce sont des historiens professionnels. Je conteste l’idée que cela ait été fait dans la précipitation. Cela fait 27 ans que nous attendons la révélation des documents de ceux qui ont collaboré avec le régime communiste. Nous regrettons que cela vienne si tardivement.

– Qu’est-ce que cela changerait pour la Pologne si cet Institut démontrait que M. Walesa avait été un collaborateur – ce qu’il a toujours nié?

– Cela changera bien sûr le regard des Polonais. Certains pourraient questionner la légitimité de Walesa en tant que président. Quand vous écoutez et regardez les discussions dans les médias polonais, il y a des faiseurs d’opinion qui prétendent que ce type de collaboration avec le régime communiste aurait pu influencer l’attitude de M. Walesa. Mais le gouvernement ne prend pas parti dans ce débat. Nous sommes mécontents que l’on nous accuse, que l’on nous blâme pour cela. Mais on reste à l’écart et nous attendons l’opinion finale des historiens.

– S’il était reconnu coupable de collaboration, M. Walesa devrait-il rendre son prix Nobel de la paix?

– Personne ne le demande ni ne l’attend. Selon les informations que nous avons, durant les années 1980, son attitude fut exceptionnelle. La plupart des personnes qui ont travaillé avec lui confirment que son attitude était absolument anti-communiste. Mais nous voulons la vérité, nous méritons la vérité après 27 années d’indépendance.

– L’Allemagne est-elle toujours un partenaire ou devient-elle un concurrent? Votre pouvoir l’accuse d’impérialisme économique? Vous-mêmes vous avez critiqué l’influence du mode de vie allemand en raillant l’influence des cyclistes et des végétariens qui n’ont rien à voir avec les traditions polonaises…

– Il y a un malentendu. Je me référais dans l’interview au journal allemand à laquelle vous faites référence à une certaine idéologie qui se prétend progressiste. J’ai fait une plaisanterie qui a été mal interprétée. Oublions cela. L’Allemagne reste un partenaire important en particulier dans le domaine économique. La coopération économique avec l’Allemagne est bien plus importante qu’avec la Russie. Les échanges commerciaux sont d’environ 80 milliards d’euros par année. Nous voulons poursuivre cette coopération. L’Allemagne est un pays riche et elle a le droit d’être importante en Europe. Mais elle ne peut l’être aux dépens des intérêts polonais. Or, dans quelques domaines nous avons des divergences d’intérêts. Dans celui de la sécurité par exemple. Nous pensons que nous méritons le même niveau de sécurité en Pologne qu’en Allemagne. La vie des Polonais est aussi précieuse que celles des Allemands. Dans le domaine de l’énergie, nous pensons également que la coopération avec la Russie, la construction d’un gazoduc qui contourne l’Europe centrale comme le fait le Nordstream, est d’aucune aide pour nos intérêts économiques. C’est inutile, sans fondement, d’un point de vue économique. Si l’Allemagne décide de contourner la Pologne, c’est le signe d’un manque de solidarité. Cela peut sembler des choses mineures, mais c’est important pour nos intérêts. Nous voulons juste clarifier les choses.

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