Droits de l'homme

Dalaï-lama à Genève: Pékin censure

La mission de Chine auprès des Nations unies fait pression pour annuler une conférence avec le chef spirituel tibétain

Ce devait être une affiche alléchante pour un débat sur les droits de l’homme. Cela tourne au bras de fer diplomatique entre les Etats-Unis et la Chine avec l’ONU et la Suisse prises en otage. Ce vendredi, le Dalaï-Lama s’exprime à l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID) de Genève en compagnie de deux autres Prix Nobel de la paix (la journaliste yéménite Tawakkol Abdel-Salam Karman et l’avocate iranienne Leila Alikarami) sur le rôle de la société civile. L’initiative vient des Etats-Unis et du Canada pour qui cette rencontre s’inscrit dans le cadre des débats en cours de la session du Conseil des droits de l’homme.

A peine rendue publique, la conférence a fait l’objet d’une mise en garde de la mission de Chine auprès de l’ONU à Genève. Dans une lettre datée du 8 mars, adressée à l’ensemble des missions diplomatiques ainsi qu’aux organisations internationales, la Chine fait savoir que l’invitation du Dalaï-lama, décrit comme un séparatiste, viole la souveraineté chinoise. En conclusion, la Chine «demande courtoisement de ne pas assister à cette rencontre, ni de rencontrer le 14e dalaï-lama et sa clique». En d’autres termes, Pékin tente d’exercer sa censure envers le chef spirituel tibétain.

«Bienvenu en Suisse»

L’ONU et la Suisse sont sous pression. Pour Pékin, cette rencontre peut être considérée comme un casus belli. Pourquoi? Ce serait la première fois que le dalaï-Lama intervient dans le cadre de l’ONU ou du moins dans une manifestation parallèle («side event»), ce qui lui offre une forme de nouvelle tribune. Au Palais des Nations, le porte-parole du Haut-Commissaire aux droits de l’homme, Rupert Colville, fait remarquer que la rencontre ne se tenant pas dans ses murs, celle-ci ne peut être techniquement qualifiée de la sorte. Certes, mais c’est bien l’adjointe du Haut-Commissaire aux droits de l’homme, Kate Gilmore, qui va animer le débat à la Maison de la Paix située à 500 mètres du siège européen de l’ONU. «C’est un "side event" non officiel, tranche Paul Patin, porte-parole de la mission américaine. Si les Chinois disent que c’est officiel, c’est leur version.»

Plus tôt, Pékin a voulu faire annuler la rencontre en exerçant un chantage sur Berne par le canal diplomatique. La Suisse «bénéficie» d’un traité de libre-échange avec Pékin et son président, Johann Schneider-Ammann, ne doit-il pas prochainement se rendre en Chine? A Berne, on ne souhaite pas commenter. Mais, indique Jean-Marc Crevoisier, porte-parole du Département fédéral des affaires étrangères, «le dalaï-lama est le bienvenu en Suisse, notamment comme titulaire du Prix Nobel de la paix et comme personnalité religieuse». Il souligne la souveraineté des cantons ainsi que l’indépendance des universités pour l’organisation d’événements. Les autorités genevoises sont pour leur part en séminaire, hors du canton, ce vendredi. Aucune rencontre n’est prévue avec le dalaï-lama.

Pas un débat sur le Tibet

Philippe Burrin, directeur de l’IHEID, explique avoir subi des pressions. «Il arrive périodiquement que notre institut soit l’objet d’interventions pour faire modifier ou annuler l’une de nos manifestations, explique-t-il. Nous n’ignorons pas les batailles diplomatiques, mais notre intérêt est de défendre le débat d’idées et la liberté d’expression dans un milieu académique. Ce n’est pas une conférence sur le Tibet, mais une discussion avec des prix Nobel de la paix sur la promotion des droits de l’homme. Où cela pourrait-il se tenir sinon dans la Maison de la paix?» Pas question d’annuler.

D’un point de vue chinois, cette conférence est d’autant moins anodine qu’elle se tient au lendemain de la date anniversaire du soulèvement des Tibétains contre l’occupation chinoise, le 10 mars 1959. Le mois de mars est une période sensible durant laquelle la région autonome du Tibet est interdite au tourisme.

Critiques à l’ONU

Jeudi, devant le Conseil des droits de l’homme, Washington est par ailleurs passé à l’offensive pour dénoncer la dégradation de la situation en Chine: arrestations arbitraires d’avocat, disparitions de ressortissants chinois, y compris hors du territoire, confessions télévisées. Les Etats-Unis, ainsi qu’une douzaine d’autres pays, déplorent le recul des libertés civiles. Un geste inhabituel salué par les ONG, mais qui surprend. Pékin ne venait-il pas de faire un geste envers Washington en soutenant une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU très contraignante à l’égard de son allié nord-coréen? L’invitation du dalaï-lama s’inscrit-elle dans cette logique? «C’est un effet du hasard, assure Paul Patin. Keith Harper (l’ambassadeur américain en poste à Genève, ndlr) tenait depuis des mois à le faire venir à Genève.»

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