Portrait

Face au viol de guerre, réparer les femmes

Florence Tercier a imposé au CICR cette idée que les femmes durant les guerres subissent une double peine. Elle a contribué à la reconnaissance du viol comme arme de guerre. Son combat se poursuit aujourd’hui au sein de la Fondation Oak

Elle fait partie de ces personnes engagées auprès des populations les plus vulnérables et qui ont elles-mêmes vécu la peur, un arrachement, la fuite. C’était en 1997 en Sierra Leone. Florence Tercier y fut cheffe de mission au CICR dans des conditions extrêmes, a vu deux collègues se faire tuer. Mais elle a connu là-bas le beau dans le chaos. Un amour métissé, jeune homme né d’une rencontre entre un Norvégien et une Sierra Léonnaise qui fut la première femme médecin dans son pays, maire de Freetown aussi.

Le coup de foudre

Florence se marie. Coup de foudre suivi d’un coup d’Etat, un de plus. Le fusil caché sous le lit «qui devait faire plus de bruit que de mal» rassure à peine. Éloignée du domicile quand les soldats pénètrent et pillent, elle pense qu’elle a perdu son mari et leur premier enfant. Ils perdront en fait tous leurs biens et quatre années de vie heureuse en Sierra Leone. Ils se réfugient en Suisse, chez ses parents, à Carouge, dans un petit appartement. «J’ai pris conscience à quel point la vie est fragile. Ce fut d’autant plus dur que je savais comment on traitait les réfugiés et que je connaissais cette minute où l’existence bascule à cause de la guerre. La période fut traumatisante» dit-elle.

Carouge

Carouge, son village. Papa typographe, maman couturière puis costumière à la télé. Quand elle était petite, les brocanteurs et les petits commerçants saluaient Florence lorsqu’elle allait à l’école. Mais Genève, trop bourgeoise, conventionnelle, rigide, l’étouffe. A 15 ans, elle sillonne en autostop l’Italie, se fiant à une belle étoile dans ses yeux.

Elle s’inscrit en Sciences Po «parce que sur trois ans c’étaient des études rapides» et «parce que l’envie était pressante de faire de l’humanitaire». «Une vocation tandis que maintenant c’est un métier» dit-elle. Cours d’intégration dans un camp d’entraînement du CICR à Cartigny (GE) puis très vite trois camps de déplacés à gérer à la frontière thaïlandaise en 1989 «où des copains de Pol Pot se moquaient un peu de la petite Suissesse de 26 ans que j’étais».

Israël, l’Angola, le Mozambique…

Ensuite ce sera Israël et les visites de prison et en 1991 la guerre civile en Angola. «On ramenait par avion des blessés vers les hôpitaux, il fallait emmener ceux qui avaient le plus de chance de survivre, et laisser les autres».

Disparues, enlevées, rendues esclaves, violées, assassinées...

Il y a ensuite le Mozambique, la Colombie, l’Ouganda, la République démocratique du Congo (RDC). Elle s’arrête là l’énumération, la voix chevrotante: «Et partout ces victimes soumises à une double peine parce qu’elles sont femmes. Disparues, enlevées, rendues esclaves, violées, assassinées». Inutile d’aller loin pour observer ces actes barbares: la Bosnie, à deux heures par avion de Genève, en 1992. Le viol ethnique pratiqué par les milices ultranationalistes serbes jusqu’à ce qu’elles soient enceintes. Qui ne sont relâchées que lorsqu’elles ne peuvent plus avorter et donnent naissance à un enfant porteur de l’identité culturelle du bourreauEn RDC, aujourd’hui, des femmes sont encore abusées, violentées, manœuvre de groupes armés pour détruire le tissu communautaire et contrôler les populations, 500 000 victimes en tout selon le très courageux docteur Mukwege.

Lire aussi: Après les femmes, le viol des bébés se généralise en RDC

De retour à Genève, au siège du CICR, Florence Tercier décroche un poste de conseillère «femmes et guerre». «Une première, cela n’existait pas chez nous bien que l’institution ait plus de 150 ans. Il fallait convaincre que le viol est une arme de guerre. Il s’agissait de signifier que les femmes n’étaient pas des victimes comme les autres, traitées à part». Maltraitées à part. Avec tant d’autres, elle s’est battue et a pesé pour que le Conseil de Sécurité de l’ONU adopte en 2008 la résolution 1820, qui qualifie le viol «de crime de guerre, crime contre l’humanité et crime constitutif de crime de génocide». Le viol constitue depuis lors une question de sécurité nationale. «Les Etats ont désormais pour devoir d’enquêter et de répondre devant la justice internationale des viols commis lors des conflits armés» précise Florence.

La Fondation Oak

En 2008, éreintée, elle quitte le CICR après 12 ans de loyaux et très productifs services. Et entre à la philanthropique Fondation Oak de la très riche famille britannique Parker qui, depuis son siège genevois, distribue chaque année plus de 150 millions de dollars pour des aides en faveur de la protection des femmes et des enfants, de l’environnement, des sans-abri et des droits humains. Chez Oak, elle est nommée directrice des programmes pour les femmes, un thème cher à Mme Parker. En 2008 son budget est d’un million de dollars, en 2016 il est de 16 millions. «Nous soutenons des associations locales qui protègent et émancipent les femmes, en créant des partenariats». En Inde, en RDC, au Mexique, Guatemala, Brésil, mais aussi en Europe de l’Est. «Oak finance des programmes de lutte contre la violence domestique, la traite des êtres humains, le travail forcé, l’exploitation des travailleuses migrantes du sexe, les abus et les violences contre les employées domestiques».

Cela concerne aussi la Suisse qui voit arriver beaucoup de ces jeunes femmes. Oak est partenaire de la FIZ à Zurich, organisme spécialisé dans les questions liées à la traite des femmes. Et de la ligne d’écoute à Genève gérée par le CSP. «Cette ligne a enregistré beaucoup de cas de traites mais cela demeure un sujet tabou politique, la police peine à enquêter. Les sévices infligés aux employées domestiques dans les missions permanentes sont difficiles remontent mal car nous sommes confrontés à l’immunité diplomatique. Mais la problématique commence à être reconnue» explique-t-elle.

La justice climatique

Ces deux dernières années, Florence Tercier a co-développé à Oak un nouveau programme sur la justice climatique. «Là encore j’ai appris combien les femmes sont de manière différente victimes des hommes des changements climatiques et qu’elles sont au cœur des processus de résilience et d’adaptation. Quand les hommes migrent pour trouver du travail en ville dans le Golf de Bengal les femmes restent au village et tentent de planter d’autres types de riz qui puissent croître sur les terres salées à cause de la montée des eaux, et tester d’autres moyens de rendre la terre productible. Elles connaissent les semences clé de la vie».


Profil

1963 : naissance à Genève

1989 : entre au CICR, première mission à la frontière thaïlandaise

1997 : quitte précipitamment la Sierra Leone suite à un coup d’Etat

2008 : dirige les programmes femmes à la Fondation Oak.

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