Syrie

Les négociations secrètes qui brisent un mythe

On a longtemps cru que le programme fructeux d’élimination des armes chimiques en Syrie en 2013 avait été une leçon de «leadership» de Vladimir Poutine donnée à Barack Obama. La réalité est tout autre

En septembre 2013, un correspondant du Daily Telegraph aux Etats-Unis le soulignait: la proposition russe soumise aux Américains d’éliminer les armes chimiques syriennes était une preuve de «la capacité de Vladimir Poutine» à répondre à «la quête désespérée de Washington de sauver la face». Le maître du Kremlin aurait pris le dossier en main, infligeant à Barack Obama une leçon de «leadership». Car c’est à ce moment que le président des Etats-Unis renonçait à bombarder Damas. Le régime syrien venait pourtant d’utiliser du gaz sarin contre des civils dans la Ghouta orientale, près de Damas, franchissant la «ligne rouge» tracée en août 2012 par la Maison-Blanche. Voilà pour le mythe colporté par nombre de républicains américains, d’Européens et de pays moyen-orientaux critiques de la politique de l’administration démocrate.

La réalité de la destruction des armes chimiques en possession du régime de Bachar el-Assad est très différente. La mise en place de ce programme innovateur, qui a valu à l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC) le Prix Nobel de la Paix 2013, fut en réalité le résultat d’une très étroite coopération entre Washington et Moscou en place bien avant la tragédie de la Ghouta. Ce fait est d’autant plus remarquable que le conflit en Syrie après celui en Libye et d’autres dossiers chauds avaient déjà replongé les deux puissances dans un climat de quasi-Guerre froide. Retour sur une opération qui n’avait pas pour vocation de résoudre la tragédie syrienne, mais qui a sans doute permis d’éviter un massacre de grande ampleur.

Des rencontres secrètes dans plusieurs villes européennes

Début août 2012, Moscou. Lieu improbable de nos jours pour un sénateur américain de l’Indiana. C’est pourtant là que Richard Lugar, un républicain comme on n’en fait plus, rencontrait une délégation russe pour explorer la manière dont les Etats-Unis et la Russie pourraient mieux coopérer dans le domaine nucléaire. Il était accompagné d’Andrew Weber, à l’époque secrétaire adjoint à la Défense pour les programmes de défense nucléaire, chimique et biologique. Barack Obama, qui avait promu la politique de remise des compteurs à zéro en 2010 avec la Russie du président Dmitri Medvedev, est curieux de savoir ce qui est ressorti de la visite de Richard Lugar. Il appelle le sénateur sur son chemin du retour. Vu l’instabilité provoquée par la répression du printemps syrien du début 2011, le président américain et le Pentagone craignent que l’arsenal d’armes chimiques se disperse dans la nature voire tombe dans les mains de ce qui allait devenir plus tard le groupe djihadiste Etat islamique.

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Quelques semaines seulement après la visite de Lugar à Moscou, des rencontres secrètes se tiennent dans plusieurs villes européennes: Helsinki, Rome, Vienne, Prague puis Genève. Il y a d’un côté des collaborateurs de la Maison-Blanche, du Conseil national de sécurité, du Département d’Etat et du Pentagone, de l’autre des membres du Conseil de sécurité et des Ministères russes de la défense et des affaires étrangères. «Plusieurs d’entre nous nous connaissions depuis la fin des années 1990 et avions une vaste expérience en matière de destructions des arsenaux chimiques issus de la Guerre froide», se confie au Temps Andrew Weber.

Les participants n’étaient pas à un niveau ministériel. Il fallait éviter d’attirer l’attention.

La première rencontre a lieu en septembre 2012 à l’Hôtel Président de Moscou en présence du général Aleksander Postnikov-Streltsov, chef adjoint de l’état-major général russe, selon the Daily Beast, le premier média à révéler ces négociations secrètes. La première réunion d’experts se déroule à l’ambassade de Russie à Helsinki en décembre 2012. «Les participants n’étaient pas à un niveau ministériel, précise Andrew Weber. Il fallait éviter d’attirer l’attention.»

Responsable américaine des négociations sur le nouveau traité Start menées en 2010 à Genève, Rose Gottemoeller, qui parle parfaitement le russe, «a joué un rôle de leader. Elle était chaque semaine au téléphone avec son homologue russe Sergueï Ribkov», se souvient Andrew Weber qui a lui-même poussé pour que Russes et Américains entament des négociations. Convaincu que les Etats-Unis seuls ne parviendront pas à éliminer l’arsenal chimique de Bachar el-Assad ou à envoyer plus de 75 000 soldats américains sur le terrain pour le sécuriser, il propose de collaborer avec la Russie. Le Kremlin craint que les armes chimiques syriennes tombent dans les mains de terroristes, Washington que le régime de Damas en fasse un usage massif.

Considérée par les Américains comme un Etat modèle en termes de respect de la Convention sur l’interdiction des armes chimiques, la Russie est, après quelques hésitations, prête à coopérer. Elle fera pression sur son allié syrien pour qu’il s’exécute. Un autre allié de Damas, l’Iran, va aussi exercer des pressions sur Bachar el-Assad. Il garde en souvenir l’horrible gazage de milliers d’Iraniens par Saddam Hussein lors de la guerre Iran-Irak (1980-1988).

Une «ambiance très professionnelle»

La politique fait irruption au début de chaque réunion. Chacun débite les griefs des capitales respectives au vu des tensions géopolitiques du moment. «Après ce passage obligé, nous avons à chaque fois retroussé nos manches et commencer à travailler dans une ambiance très professionnelle», se souvient Andrew Weber. En avril 2013 à La Haye, quelques jours après une attaque chimique imputée au régime syrien, Andrew Weber déjeune avec une délégation russe emmenée par le général Viktor Kholstov. Ils en sont tous conscients: le défi est titanesque. Comment évacuer et détruire des armes chimiques entreposées dans un Etat en guerre? Et surtout comment localiser les lieux où sont entreposées ces armes de destruction massive?

Russes et Américains ont chacun des cartes différentes. Pour mener à bien une future opération, ils sont contraints de partager leurs renseignements. Plus complète, la carte américaine montrant les lieux de stockage sera le document retenu dans les discussions. On s’entend sur l’ampleur de la tâche: Damas recense officiellement 1300 tonnes de gaz sarin, d’agent moutarde et de gaz VX. Il en ressort un document intitulé The Universal Matrix qui décrit point par point le processus d’élimination des armes chimiques. Les Américains présentent à leurs homologues russes la technologie qu’ils pensent utiliser pour détruire l’arsenal chimique syrien, notamment un bateau spécialement conçu pour ce type de mission. Le premier prototype est disponible en juin 2013 déjà. Techniquement, tout semble prêt. Il manque la nécessité politique d’agir.

Elle viendra le 21 août 2013. A l’est de Damas, le régime syrien utilise du gaz sarin contre sa propre population, tuant plus de 1400 personnes. Barack Obama menace Damas de frappes aériennes avant de se tourner vers le Congrès pour obtenir son approbation. En vain. A Londres au même moment, John Kerry tient des propos que certains interprètent comme de l’humour, d’autres comme une preuve de défaitisme. Devant des journalistes, il déclare que le président syrien peut éviter des frappes «s’il restitue la totalité de ses armes chimiques à la communauté internationale au cours de la semaine à venir». Le chef de la diplomatie ajoute: «[Bachar el-Assad] n’est pas en train de le faire et de toute façon, c’est impossible». Les médias sont convaincus que le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov, qui prend son homologue américain au mot, s’est engouffré dans la brèche pour profiter d’une apparente position de faiblesse des Etats-Unis. Il propose un programme d’élimination des armes chimiques de l’allié syrien de la Russie. Le mythe est né.

Dégâts diplomatiques

Contacté par Le Temps, un responsable du Département d’Etat ayant participé aux négociations le relève: «La menace crédible du recours à la force a motivé Moscou et Damas à faire les efforts nécessaires pour évacuer les armes chimiques.» Quant à la ligne rouge fixée par Barack Obama dont le franchissement par Bachar el-Assad aurait dû déclencher des frappes aériennes, elle a causé des dégâts diplomatiques. Mais le négociateur américain remet le tout en perspective: «S’il n’y avait pas eu ce programme d’élimination, l’alternative aurait été de lancer des frappes punitives qui n’auraient toutefois pas détruit l’arsenal chimique déclaré. En fin de compte, nous avons obtenu bien plus par notre programme.» Du côté russe, Youri Melnik, porte-parole de l’ambassade de Russie à Washington est catégorique: «L’évacuation des armes chimiques de Syrie est un exemple de la manière dont la communauté internationale peut résoudre des problèmes compliqués relatifs à la prolifération d’armes de destruction massive.»

Avant de pouvoir mettre en œuvre le programme d’élimination, une dernière réunion de deux jours, moins secrète celle-ci, à l’hôtel Intercontinental de Genève les 12 et 13 septembre 2013 s’avère cruciale. Forte d’une trentaine de personnes du côté américain et d’un peu moins du côté russe, les délégations travaillent d’arrache-pied pour trouver un accord techniquement et politiquement acceptable. Tout le premier étage de l’établissement est mobilisé. Les conciliabules se multiplient dans plusieurs salles aux noms de capitales européennes, Paris, Berne, Moscou. Dans les moments les plus tendus, John Kerry reçoit Sergueï Lavrov dans sa suite située dans les étages supérieurs de l’hôtel.

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L’Organisation pour l’élimination des armes chimiques, qui chapeautera l’opération d’élimination sous la direction de la Néerlandaise Sigrid Kaag n’est pas présente à l’Intercontinental. Mais elle a ses relais. Les ambassadeurs auprès de l’OIAC, le Russe Roman Kolodkin et l’Américain Robert Mikulak, connaissent les procédures prônées par l’organisation de La Haye. Les deux parties veulent achever l’opération en neuf mois. Un délai démentiel pour une mission aussi ambitieuse. Il sera tenu. Contre toute attente.

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