Nouvelles frontières 

Pour en finir avec le dalaï-lama

Le chef spirituel des Tibétains veut mettre fin à une institution de quatre siècles

Tenzin Gyatso, le XIVe dalaï-lama, recevait vendredi matin dans sa suite d’un grand hôtel genevois une poignée de représentants des médias – dont Le Temps. «Je suis heureux de vous voir, a-t-il commencé par dire. Dans un monde libre, les journalistes jouent un rôle très important.» Simple formule de politesse? Oui et non. Oui, car c’est un homme affable (de compassion, corrigeront les bouddhistes), donc prévenant envers tout public. Et non, car le chef spirituel des Tibétains sait à quel point son aura dans le monde tient à son image médiatique.

Depuis des décennies, le dalaï-lama fait figure de pop-star: c’est le rire le plus célèbre du monde, il est cool, sa religion est tendance, son discours simple (simpliste, pensent certains), et le Tibet fait un peu figure de paradis perdu. Sans parler de sa cause, celle d’un peuple dominé par une Chine qui paraît de plus en plus menaçante. C’est l’histoire de David contre Goliath, du sage contre le tyran, de la foi contre la force…

«A quoi bon prier si…»

Mais qui est vraiment Tenzin Gyatso? «Vous me connaissez comme le dalaï-lama, mais je ne suis qu’un être parmi sept milliards d’humains, nous explique-t-il. Et nous devons réfléchir ensemble à la façon de créer un monde heureux. Ce n’est pas une plaisanterie. Je suis très sérieux!»

Révéré, le dalaï-lama est loin d’être toujours compris. Et quand il dit qu’il est sérieux, c’est qu’on ne l’écoute pas toujours sérieusement. N’y a-t-il pas un hiatus formidable entre l’homme de foi qui hypnotise les foules de croyants et non croyants et l’homme qui fait preuve d’une insolente liberté d’esprit que beaucoup peinent à suivre? Dépositaire d’une tradition, Tenzin Gyatso n’en est pas moins un iconoclaste. Chef spirituel, le dalaï-lama ne parle presque plus que de science ou d’éducation et affiche volontiers son scepticisme à l’égard des pratiques religieuses – «A quoi bon prier, parler du Ciel, il faut être dans l’action pour la paix», dit-il.

Calculs politiques

Des belles paroles? Il y a quatre ans, Tenzin Gyatso mettait un terme à une fonction vieille de quatre siècles: celle de chef du pouvoir temporel du dalaï-lama. Alors que les printemps arabes étaient en marche, il faisait sa révolution, dans son coin, depuis son refuge indien de Dharamsala. C’était la fin de la théocratie tibétaine. Aujourd’hui, il est prêt à renoncer à son pouvoir spirituel, c’est-à-dire à supprimer purement et simplement le dalaï-lama et son cycle de réincarnation. «Dans le monde extérieur, on pense que l’institution du dalaï-lama est très importante pour le bouddhisme tibétain. C’est faux! La tradition bouddhiste au Tibet remonte au 8e siècle. L’institution du dalaï-lama a été créée au 16e siècle, une époque féodale. On peut aujourd’hui s’en passer. Nous vivons dans l’ère de la démocratie. Il faut changer de mentalité.»

Vous avez bien lu. Tenzin Gyatso est prêt à abolir le dalaï-lama. Si cela ne tenait qu’à lui, sans doute aurait-il déjà annoncé qu’il en finirait avec cette histoire de réincarnation. «Cela préoccupe beaucoup de monde, sauf moi», glisse-t-il en évoquant sa mort… D’ici un an ou deux – il aura bientôt 81 ans – il réunira un cercle d’experts pour trancher. Dans son entourage, on insiste sur l’enjeu politique de cette décision. Dans le monde du bouddhisme lamaïste (Himalaya, Mongolie, Russie), des émissaires lui rappellent l’importance de son rôle religieux. Comble de l’ironie, c’est aujourd’hui le parti communiste chinois qui est plus que tout autre soucieux de préserver l’institution du dalaï-lama. Cela tient d’une simple logique: une fois Tenzin Gyatso décédé, Pékin désignera un XV e dalaï-lama de son cru, le plus sûr moyen de prendre le contrôle d’un peuple tibétain toujours rebelle à sa tutelle. Si Tenzin Gyatso parle de supprimer sa fonction, ce serait donc par simple opportunisme politique.

Le démocrate

Ce serait faire insulte à l’intelligence du dalaï-lama que de nier cette part de calcul. Ce serait plus encore faire insulte à sa bonne foi que de penser qu’il ne s’agit que de cela. Tenzin Gyatso s’est converti à la pensée démocratique il y a cinquante ans. Il dit «admirer l’esprit de l’Union européenne». Il dit aussi que «la censure est immorale» car elle tue le savoir, donc la voie de la compassion, donc permet au «système totalitaire en Chine» de se maintenir. Non, lorsqu’il nous a reçus dans sa suite en parlant de la liberté de la presse, Tenzin Gyatso n’utilisait pas qu’une formule de politesse. L’essentiel était dit.

Lire aussi: «Dalaï-lama à Genève: Pékin censure» et «Chine-Etats-Unis: Genève, au cœur du choc des valeurs»

Publicité