France

A Lyon, l’Eglise catholique dans la tourmente

Les aveux d’un prêtre pédophile protégé par sa hiérarchie alimentent une révolte au sein des fidèles. Le premier ministre Manuel Valls demande au cardinal de Lyon de «prendre ses responsabilités»

L'Eglise catholique française est sous pression. Le cardinal Philippe Barbarin, une des figures les plus influentes de l'Eglise de France, était sur la sellette mardi. Il est accusé par des victimes de prêtres pédophiles de ne pas avoir dénoncé ces agissements. «Jamais, jamais, je n'ai couvert de faits de pédophilie», s'est-il défendu dans une conférence de presse organisée après une attaque en règle venue du gouvernement socialiste.

Un peu plus tôt, sur les ondes de la radio RMC, le Premier ministre Manuel Valls l'a en effet appelé à «prendre ses responsabilités»: «J'attends non seulement des mots mais aussi des actes.» Le chef du gouvernement a tenu ses propos après la révélation d'une nouvelle plainte déposée contre l'archevêque de Lyon. 

Le moment «Spotlight» est-il venu pour l’Eglise catholique française et ses 45 millions de baptisés? Dans le film américain primé aux Oscars, une équipe de journalistes du quotidien «Boston Globe» met au jour au début des années 2000 un scandale retentissant de pédophilie, impliquant des dizaines de prêtres de ce diocèse, dont les agissements étaient connus de leur hiérarchie. Une comparaison aujourd’hui avancée par des fidèles de l’archidiocèse de Lyon, depuis l’ouverture par le parquet, le 7 mars, d’une enquête pour «non-dénonciation de crime» et «mise en danger de la vie d’autrui», suite au dépôt de plaintes contre l’archevêque de la ville, Mgr Philippe Barbarin, deux autres responsables diocésains, et un haut responsable du Vatican, l’archevêque catholique allemand Gerhard Ludwig Müller.

Ceux-ci sont accusés d’avoir, chacun à leur niveau, refusé de dénoncer à la police un prêtre pédophile, le Père Bernard Preynat. Lequel a reconnu, le 27 janvier, s’être livré entre 1986 et 1991 à des agressions sexuelles sur des mineurs lors de camps scouts à Saint-Foy-Les-Lyon, une commune limitrophe de Lyon. Placé sous contrôle judiciaire, il vit désormais au sein d’une communauté de religieuses à proximité de la métropole.

Relancée par le succès populaire de «Spotlight», où les silences coupables de hauts responsables de l’Eglise américaine de l’époque sont mis en évidence, l’affaire lyonnaise est le second scandale de pédophilie pour l’Eglise de France. En 2001, l’évêque de Caen, Mgr Pierre Pican (retraité depuis 2010) avait été condamné à 3 mois de prison avec sursis pour ne pas avoir dénoncé un prêtre pédophile, René Bissey, qui avait écopé, lui, de 18 ans de réclusion à l’issue de son procès. Les auditions des victimes s’étaient déroulées à huis clos. Mais l’exposé des faits, et les dépositions des prêtres et religieuses appelées à témoigner, avait donné lieu à un grand déballage public.

Témoignages accablants

C’est ce même objectif que recherche l’association de victimes «La parole libérée», qui recense sur son site web des témoignages accablants. Ses responsables ont adressé le 12 février une lettre au pape François le priant «d’intervenir instamment». L’association dénonçait dans son courrier, en plus de cette affaire lyonnaise, un texte signé d’un conseiller du Vatican et psychothérapeute reconnu, le prêtre français Tony Anatrella, selon lequel «il n’incombe pas forcément à un évêque de signaler les suspects aux autorités, à la police ou à un procureur s’ils sont informés d’un crime ou d’un acte immoral». L’intéressé, professeur au prestigieux Collège des Bernardins à Paris, a depuis affirmé que sa phrase avait été détournée de son contexte. En Suisse, un accord a été signé en 2015 entre l’évêque de Lausanne, Fribourg et Genève Mgr Charles Morerod et les victimes d’abus. Il a donné lieu à la création de la commission d’écoute, de conciliation, d’arbitrage et de réparation (CECAR). Un groupe de représentants des victimes helvétiques, le Sapec, suit de près ces questions.

Chaque fois qu’on m’a signalé un abus, j’ai réagi dans la seconde, suspendu le prêtre et alerté la justice.

Comme dans «Spotlight», qui met en évidence la duplicité de l’ancien-Cardinal archevêque de Boston Francis Law (aujourd’hui en poste à la basilique Sainte-Marie majeure à Rome), l’affaire lyonnaise questionne l’attitude du «Primat des Gaules», le cardinal Philippe Barbarin, 65 ans, personnage central de l’Eglise catholique de France, dont l’opposition à la légalisation du mariage gay avait, en 2012, fait polémique.

Fait important: le prélat n’était pas en poste à l’époque des faits. Son prédécesseur, qui avait choisi de réintégrer dans des fonctions pastorales le Père Preynat, était alors le très respecté Mgr Decourtray, membre de l’Académie française. Mgr Barbarin a toutefois reconnu, dans un entretien à La Croix, avoir été informé en 2007-2008 des agissements du curé accusé de pédophilie, justifiant sa non-dénonciation par le fait qu’aucune plainte n’avait été déposée et qu’aucun nouvel acte délictueux n’avait eu lieu depuis sa prise de fonction. «Chaque fois qu’on m’a signalé un abus, j’ai réagi dans la seconde, suspendu le prêtre et alerté la justice. C’est arrivé à Lyon en 2007 et en 2014», se défend-il.

La non-dénonciation d’agressions sexuelles sur mineurs est passible, en France, de 3 ans d’emprisonnement. La perspective d’un procès a amené plusieurs responsables catholiques français à soutenir l’archevêque de Lyon. Interrogé vendredi, l’actuel président de la Conférence épiscopale, Mgr Georges Pontier, archevêque de Marseille, a ainsi riposté: «Là, on est vraiment dans une situation qu’on fait mousser. Quand c’est dans l’Education nationale […] on ne fait pas pendant huit ou quinze jours des procès.»

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