Russie

Tour de passe-passe de Moscou vis-à-vis des pauvres

Le gouvernement russe abaisse le seuil de pauvreté pour améliorer les statistiques et réduire les dépenses sociales, sur fond de paupérisation et de crise économique

La crise économique frappe durement la population, mais le gouvernement russe est sur la brèche et monte en épingle le moindre signe positif. Ainsi, le chef du gouvernement de Dmitri Medvedev a décrété lundi que le coût de la vie avait baissé dans le pays. Il a derechef abaissé le seuil de pauvreté à 132 francs par mois, se basant sur le tassement des prix de quelques produits alimentaires (choux, patate, carotte, viande de volaille et sucre en poudre) définissant la corbeille des consommateurs russes les plus démunis. Le seuil de pauvreté est un indicateur clé sur lequel les autorités fédérales et régionales se basent pour calculer les allocations familiales et au logement.

En réalité, la hausse des prix a atteint 1,8% sur les deux premiers mois de cette année. Les charges communales (qui comprennent, entre autres, l’électricité, l’eau et le gaz) ont été relevées dans tout le pays et deviennent le deuxième poste de dépense des plus pauvres. «Pour les pauvres, l’inflation est de 2 à 3% plus forte, parce que la corbeille des aliments qu’ils consomment croit plus vite que l’index moyen des prix à la consommation», constate Lilia Ovcharova, directrice du centre d’étude des revenus et du niveau de vie.

Alors que les revenus des Russes ont baissé de 10% en 2015, le nombre de personnes vivant sous le seuil de pauvreté officiel a bondi de 3 millions, atteignant un total de 19 millions de personnes. C’est moins que les 50 millions décomptés en 1999-2000, durant la dernière grande crise financière, mais la tendance est inquiétante, alors que les économistes prédisent une longue stagnation à l’économie russe. «Il est improbable qu’on assiste à une croissance de l’économie russe au cours des dix prochaines années», estime ainsi Evgueni Gontmaher, directeur adjoint de l’Institut de l’économie mondiale et des relations internationales.

L’abaissement du seuil de la pauvreté est une astuce du gouvernement pour améliorer la situation budgétaire des régions russes, dont 76 sur 85 connaissent un fort déficit, analyse
Natalia Zoubarevitch, directrice du programme régional de l’institut indépendant de politique sociale. «Les régions vont réaliser d’importantes économies, car même si les allocations sont faibles, le nombre de bénéficiaires est très important.»

Le tour de passe-passe gouvernemental risque-t-il de provoquer une éruption de colère? Non, répond Natalia Zoubarevitch. «Les Russes sont patients. Ils savent par leur histoire que protester ne mène à rien. Ceux qui protestent sont ceux à qui l’on ôte quelque chose, à qui on retire des avantages sociaux. Quand on a retiré aux retraités de la région de Krasnodar le droit d’emprunter gratuitement les transports publics [au début du mois de mars], ils sont immédiatement descendus dans la rue. Mais quand on diminue un peu les aides sociales, les gens prennent leur mal en patience.»

Les sondages montrent qu’une large majorité de Russes ressent la crise, et qu’une majorité souhaite un retour à une économie planifiée du type de l’URSS. Cependant, seule une petite minorité de 16% (certes croissante) se déclare prête à descendre dans la rue. Le sondage, réalisé début mars par l’Institut Levada, précise que les mécontents préfèrent de loin descendre dans la rue sous la bannière du Parti communiste, qui critique la politique économique du gouvernement, mais jamais le président Vladimir Poutine, ni sa politique étrangère.

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