Revue de presse

Breivik, détenu qui se dit «torturé», convertit son procès contre l’Etat norvégien en mascarade

Le terroriste d’Utøya, qui se compare à Nelson Mandela, cherche à se faire passer pour un martyr. Plongée médiatique au cœur d’une instruction parasitée par un personnage d’une extrême paranoïa et d’un narcissisme exacerbé

On avait fini par oublier qu'il avait déjà été jugé – et condamné. Mais voilà que l’extrémiste de droite Anders Behring Breivik, qui a tué 77 personnes en Norvège en 2011 est de retour sur la scène médiatique. Et judiciaire, puisqu'il a transformé mercredi son nouveau procès – contre l’Etat norvégien – en tribune politique, procédé très discutable et très discuté au deuxième jour de l’instruction. De fait, l’homme est à la barre pour dénoncer ses conditions de détention dans les locaux de la prison de Skien. Et comme le redoutaient les familles des victimes d’Utøya, Breivik attaque à nouveau violemment, accusant l’Etat de vouloir rien moins que le «tuer», en violant la Convention européenne des droits de l’homme.

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Ben voyons, s'étonne la presse, férocement ironique. «Nous n’en aurons (donc) jamais fini» avec celui qui a tué de sang-froid 77 personnes et avait été condamné l’année suivante à 21 ans de prison – la peine maximale en Norvège – déplore le quotidien norvégien Aftenposten, traduit Courrier international? Pourtant, «il ne faut pas s’étonner que le tueur […] attaque l’Etat norvégien en justice, car [il] cherche l’attention publique». Ou plutôt à la détourner en mêlant l’anecdotique et le fondamental comme il en a l’habitude. Et ce, même s’il affirme avoir renoncé à la violence tout en clamant son allégeance «jusqu’à la mort» au national-socialisme. Quel tissu de contradictions, s'écrient les médias, horrifiés par ce spectacle qu'ils jugent souvent indécent.

«Pendant ces trois heures passées à la barre», l’extrémiste a «clairement cherché à se faire passer pour un martyr», selon le correspondant de Radio France internationale à Oslo. «Il est même allé jusqu’à se comparer à Nelson Mandela qui, comme lui, dit-il, était devenu non-violent en prison.» Ce n’est pas la première fois que Breivik joue sur l’ambiguïté, et le décalage est frappant entre le discours de son avocat, Øystein Storrvik, «qui cherche à atténuer le degré d’isolement de son client, et celui du terroriste jugé sain d’esprit en 2012, pour qui seules des relations avec des personnes partageant plus ou moins ses idées présentent un intérêt». 

Breivik est-il un psychopathe? Ulrik Fredrik Malt est psychiatre. Il avait témoigné lors du procès de 2012 qui avait conclu à la responsabilité pénale du terroriste. Aujourd’hui, il dit que Breivik «n’a absolument pas changé depuis son procès il y a quatre ans. Dans sa personnalité, tout est exactement pareil.» Il se plaint, non pas des séquelles psychologiques dues à l’isolement, mais de ne pas avoir le droit de rencontrer ou de communiquer avec d’autres néo-nazis. C’est ça qu’il appelle «torture» ou «traitement inhumain». «Par ce procès, il cherche à la fois à utiliser les médias pour faire passer son idéologie politique, et à faire pression sur la démocratie en jouant sur la problématique des droits de l’homme.»

Les vidéos interdites

Concernant celui qui a un jour écrit que ces droits-là «étaient un concept utilisé pour éradiquer une civilisation entière au nom de la tolérance et la diversité», rappelle Le Monde, la contradiction est inouïe. Alors, logiquement, «s’il n’obtient pas d’améliorations de ses conditions de détention, il fera appel», jusqu’à la cour de Strasbourg, prévoit Aftenposten  Et ce sera d’autant «plus dur pour les survivants et les proches. Mais il en est ainsi dans un Etat de droit. Il faut qu’il en soit ainsi. Même si les survivants ne seront jamais en paix», répond l'ultradémocratique opinion publique norvégienne.

Du coup, depuis mardi, la juge peine à ramener Breivik dans les clous et a tout fait pour l’empêcher d’envoyer des signaux codés à ses sympathisants, en interdisant de diffuser des extraits vidéo des propos de Breivik. La presse écrite, en revanche, peut les retranscrire. Jugeons-en.

Les sarcasmes des journalistes sont par exemple allés bon train lorsque Breivik a affirmé que la nourriture à sa disposition en prison était «pire que le waterboarding» ou que son addiction à l’émission de téléréalité Paradise Hotel était «une preuve évidente» de l’impact de son régime carcéral sur sa santé mentale! Et il peut aussi «sembler rigolo (pour Breivik) d’écrire qu’il se plaint du café froid et des Fjordland (une marque de plats cuisinés), mais je ne sais pas si c’est aussi rigolo pour les proches», a réagi sur Twitter Viljar Hanssen, une des rescapés d’Utøya:

Or, en prison, Breivik dispose de trois cellules, soit plus de 31 m², répartis entre espace de vie, d’études et d’exercices physiques, avec télévision et lecteur DVD, console de jeux, livres et journaux, machine à écrire et appareils de musculation. Des conditions plutôt confortables, à la scandinave, et à l’écart des autres détenus.

Le JT des JT de Canal+ propose d’ailleurs de la découvrir, cette cellule, filmée par la télé, et d'évaluer ce qu'il appelle «des privilèges hallucinants». Mais cela ne l’a pas empêché de réclamer mercredi la fin de la censure sur son courrier, «des relations humaines», des droits de visite pour au moins cinq amis et sympathisants» et la possibilité de faire publier ses écrits politiques. De quoi donner du grain à moudre:

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Sur le plan médical, le témoignage de la psychiatre Randi Rosenqvist, qui a observé Breivik en prison, semble renforcer la position des autorités, rapporte le quotidien norvégien Dagbladet: elle dit ne pas avoir décelé chez le terroriste d’altération grave de sa santé mentale, alors que lui-même affirme que son isolement lui porte préjudice sous forme d'«apathie» et de «maux de tête». «On peut bien sûr être déprimé et de mauvaise humeur à force d’être en prison, mais je n’ai rien vu qui atteste de séquelles liées à l’isolement», dit-elle en jugeant qu’il est «encore potentiellement dangereux».

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