Genève

Les photos de suppliciés syriens indésirables à l’ONU

Des associations de victimes syriennes voulaient montrer les photos de détenus tués dans les prisons du régime pendant les négociations de paix. Mais l’ONU n’en a pas voulu.

Des cadavres décharnés portant les stigmates de tortures atroces, des femmes et même des enfants… Des dizaines de photos de suppliciés syriens étaient exposées jeudi à Genève. Mais loin des pourparlers de paix qui se déroulent au Palais des Nations. Faute de pouvoir montrer les clichés à l’intérieur de l’ONU, les organisateurs proches de l’opposition s’étaient repliés sur le club suisse de la presse à l’abri des regards des négociateurs.

«L’ONU n’a pas voulu accueillir cette exposition», déplore Ushama Darrah, un activiste réfugié en Allemagne et l’un des organisateurs de l’événement. Et de pointer les pressions de la Russie. «La nature documentaire des photos ne répondait pas aux critères pour les expositions culturelles au Palais des Nations», rétorque Ahmad Fawzi, le directeur de l’information à l’ONU à Genève.

L’exposition avait déjà été montrée pendant dix jours au siège de l’ONU à New York l’an dernier et plus récemment au parlement européen. «A Strasbourg, nous avons eu des problèmes. On nous a dit que les photos étaient trop horribles mais nous avons finalement réussi à surmonter les résistances», continue Ushama Darrah. La commission d’enquête de l’ONU sur la Syrie a examiné les clichés et une petite part des suppliciés ont été identifiés par leurs proches.

Ces photos sont un échantillon des dizaines de milliers de clichés pris par un ancien photographe légiste syrien protégé sous le nom de code de «César». Il était chargé d’attester la mort de détenus dans deux hôpitaux militaires de Damas, où les cadavres étaient acheminés. Dès le début du soulèvement en mars 2011, opposants réels ou supposés sont arrêtés en masse. «César» doit traiter de plus en plus de dépouilles. Il prend contact avec l’opposition pour faire défection. Cette dernière le convainc de continuer son travail, tout en faisant des doubles des photos. Entre mai 2011 et août 2013, il accumule plus de 55 000 clichés, représentant 11 000 personnes tuées, avant d’être exfiltré avec sa famille par la rébellion.

Le défenseur des droits de l’homme Mazen Darwish ne connaît que trop bien les geôles syriennes. Il a été en prison six fois, la dernière fois pendant trois ans entre février 2012 et août 2015. «J’aime bien manger, dit-il. Quand j’ai été arrêté, je faisais 117 kilos. Quelques mois plus tard, je ne pesais plus que 58 kilos. Heureusement pour moi, j’ai été transféré dans une prison civile. La torture a toujours existé en Syrie. Sauf que depuis 2011, on ne torture plus pour obtenir des informations mais pour détruire les âmes et les corps.»

Personne ne sait combien de personnes sont toujours détenues en Syrie. L’opposition a fait de leur libération, en particulier des femmes et des enfants, une condition non-négociable à la poursuite des discussions de Genève. Quant à obtenir justice, le chemin est encore long.

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