Analyse

Salah Abdeslam, l'arrestation-miroir des attentats du 13 novembre

Les quatre mois de fuite du terroriste interpellé vendredi après-midi à Bruxelles sont déjà riches d'enseignements sur la tragédie parisienne

Salah Abdeslam n'a pas commis d'autres attentats. Il n'a pas, non plus, si l'on en croit les informations communiquées au compte-gouttes par les forces de police, cherché durant sa traque à se rendre en Syrie, ou à intégrer un nouveau commando de tueurs de l'Etat islamique (EI) pour commettre de nouvelles attaques. L'homme interpellé vendredi, vers 16h30, dans une rue presque adjacente au domicile de sa famille dans la commune bruxelloise de Molenbeek-Saint Jean, était un fugitif presque d'ordinaire. Chanceux, car il a échappé, entre la mi novembre et la mi mars à plusieurs contrôles, rafles, et perquisitions. Mais finalement peu protégé, puisque parmi les cinq personnes arrêtées à ses cotés, aucune ne s'est donné la mort pour le défendre. Un itinéraire plus proche du gangster en cavale que du maître de la terreur disposant, pour le soutenir, d'un écheveau de complicités. 

Un réseau de soutien local efficace

Une fois fait ce constat, une autre réalité s'impose, qui, là aussi, est un miroir des attentats du 13 novembre. Salah Abdeslam, dont l'implication directe dans la tuerie de 130 personnes ne fait aucun doute - même si son rôle exact demeure flou - n'est pas pour autant devenu un paria dans sa communauté, à Molenbeek et dans d'autres quartiers à forte densité musulmane de Bruxelles. On saura sans doute dans les jours qui viennent s'il a été dénoncé. Peut-être était-il aussi pisté de longue date. Mais le fait est que des familles, des amis, des relations l'ont pris en charge depuis cette nuit funeste du 14 novembre qui le vit quitter la France à l'arrière d'une voiture conduite par ses deux amis aujourd'hui en prison: Hamza Attou et Mohamed Amri. On sait aussi qu'Amine Choukri, l'un des hommes arrêtés hier avec lui, avait déjà été contrôlé à ses côtés par la police allemande à Ulm, en octobre 2015. La géographie humaine du réseau des attentats parisiens est donc bien celle d'un gang, d'une presque-fratrie de semeurs de mort, dont l'enracinement local bruxellois, avec des ramifications parisiennes, est profond. Si Salah Abdeslam - et on l'apprendra vite - n'a pas été «balancé», alors cela veut dire qu'une funeste loi du silence a prévalu au sein de sa communauté. De quoi alimenter, demain, les pires rancoeurs  et relancer le thème détestable d'une «cinquième colonne» islamiste au coeur de l'Europe...

Lire: Salah Abdeslam arrêté, l’enquête continue

Les attentats du 13 novembre, pour autant, n'ont sans doute pas été décidés à Bruxelles, par cette équipe d'ex fêtards devenus assassins, une fois embrigadés dans la nébuleuse islamo-terroriste de l'Etat islamique, dont Abdelhamid Abaaoud (tué le 18 novembre à Saint Denis) semble avoir été le meneur local. Il y a eu, à l'évidence, des commanditaires en Syrie, ou ailleurs en Europe, voire peut-être dans la capitale belge ou à Paris. C'est l'envers du miroir, et il fait le plus peur. D'un côté: une équipée de délinquants bruxellois pervertis par une idéologie meurtrière et sauvage, dont Abdeslam et son frère Brahim (qui s'est fait exploser sur la terrasse du boulevard Voltaire) étaient l'incarnation. De l'autre, une mécanique de la terreur, avec ses relais, ses messagers, ses caches d'armes, ses appartements vides et prêts à servir de refuge, ses relais familiaux. On pense, inévitablement, à la manière d'opérer des tueurs nationalistes de l'ETA basque, ou du FLNC Corse. Un ancrage local très fort, soutenu par une logistique pas toujours sophistiquée, mais capable de produire des faux papiers, de générer des revenus par les trafics, d'acquérir des armes et de frapper là où on ne l'attend pas. 

Après l'assaut, à Molenbeek. Carl Court / Carl Court

Des questions posées à la société française

Le ministre français de l'Economie Emmanuel Macron s'est distingué, dans le débat hexagonal sur la déchéance de nationalité - dont le Sénat a vendredi refusé la version votée par l'Assemblée en février, contraignant François Hollande à modifier son projet de réforme de la Constitution - en assumant publiquement le fait que les attentats du 13 novembre imposent à la France de réfléchir sur elle-même, car ce terrorisme est aussi le produit du pays tel qu'il est. Bien vu.

InfographieCes terroristes qui ont frappé Paris

Salah Abdeslam a été endoctriné, broyé, entraîné peut-être par des maîtres terroristes basés loin de l'Europe. Mais son itinéraire, comme sa fuite, démontre que ce Franco-marocain résident en Belgique depuis son adolescence, est resté jusqu'au bout le produit dévoyé d'une réalité locale. Il ne fait pas bon se regarder dans le miroir de la terreur qu'a constitué, hier, son arrestation, y compris en raison des ratages policiers multiples durant ses quatre mois de traque. Mais il le faut. Comprendre ce qui a poussé Salah Abdeslam à tuer, à laisser son propre frère se faire exploser, puis à trouver refuge dans son quartier bruxellois, et enfin à se laisser arrêter vivant, c'est aussi commencer à comprendre comment la société française d'aujourd'hui a pu engendrer un tel déferlement de violence et de tuerie aveugle.

La réussite de la traque policière, et la satisfaction légitime des autorités, ne doivent pas reléguer au second plan l'indispensable examen de conscience que constitueront, dans les mois à venir ses auditions, son extradition probable vers la France, sa comparution devant les juges, puis, d'ici deux ans dit-on, son procès face aux familles des victimes. 

Publicité