Terrorisme

Bruxelles attaquée, l’Europe visée au cœur

34 morts, des centaines de blessés: les attentats les plus meurtriers de l’histoire de la Belgique, après ceux du 13 novembre à Paris, replongent l’Europe dans l’horreur du terrorisme islamiste

Ils croyaient avoir pris l’avantage. A Bruxelles lundi, le procureur français François Molins et ses homologues belges tenaient une conférence de presse pour donner les derniers éléments de l’enquête sur Salah Abdeslam, unique rescapé des commandos du 13 novembre à Paris, désormais détenu dans une prison de haute sécurité à Bruges. Erreur. Au petit matin mardi, l’horreur terroriste a de nouveau déferlé et rappelé aux magistrats, aux policiers, et aux responsables politiques, combien la guerre engagée contre le terrorisme sera longue et sans doute coûteuse en vies humaines, tant les assassins de l’Etat islamique, qui a revendiqué les attentats, sont déterminés.

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A Paris, les djihadistes avaient voulu tuer la jeunesse qui vit, boit et danse. A Bruxelles, les cibles sont politiquement encore plus symboliques: l’aéroport de la capitale de l’Union européenne, celui par lequel transitent tous les responsables de l’espace Schengen aujourd’hui en lambeaux; et la station de métro Maelbeek, au pied des institutions communautaires. Le cœur de l’Europe était visé. Bilan: 34 morts et des centaines de blessés, pour ce qui ressemble fort à des représailles. Et, une fois encore, ce sentiment de sidération face à des assaillants qui – les investigations le démontreront sans doute malheureusement – avaient pour certains grandi dans cette ville de Bruxelles multiculturelle, prompte à vanter sa cohabitation apaisée entre communautés.

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Les experts ne cessent de répéter que, dans cette guerre asymétrique, nos pays européens ouverts sont irrémédiablement exposés. Le scénario des attentats de Bruxelles, survenus en tout début de journée, aux heures de pointe à l’aéroport et dans les transports en commun, le prouve de façon terrifiante. Comment ne pas s’interroger sur l’efficacité réelle des mesures de sécurité lorsque le ministre de l’intérieur français Bernard Cazeneuve a, vers dix heures, annoncé que plus de 5000 policiers contrôlent désormais les frontières de l’hexagone, dans 220 points de passage, dont 42 surveillés de façon «systématique»? Que penser de ces 1600 policiers et militaires français appelés encore en renfort alors que, depuis le 13 novembre, la France entière est placée sous état d’urgence, donnant aux forces de l’ordre presque toute latitude pour perquisitionner, interpeller, et faire incarcérer des personnes suspectées?

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Ces attentats qui ont ensanglanté la Belgique démontrent combien le danger est installé au cœur du continent. On le savait depuis les terribles attentats de Madrid, en mars 2004, ceux de Londres en juillet 2005, ou ceux de Paris de janvier 2015 (contre Charlie Hebdo et l’Hypercacher) et du 13 novembre: il suffit de quelques individus déterminés, formés au maniement des explosifs, et prêts à mourir pour leur sinistre cause, pour que nos pays se réveillent assommés, chancelants, gravement blessés. «C’est l’Europe qui était visée», a aussitôt réagi le président français François Hollande. «Nous ne laisserons jamais les terroristes gagner», a poursuivi le premier ministre britannique David Cameron. Une rhétorique de combat que le premier ministre belge Charles Michel a, lui, évité. A Bruxelles où la chasse à l’homme est engagée pour retrouver au moins un fugitif, l’heure est plus que jamais aux questions.

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Question sur l’identité des auteurs de ces crimes d’abord. D’où venaient-ils? Comment ont-ils réussi, à l’insu des forces de sécurité mobilisées sans relâche depuis quatre mois, à planquer les explosifs? Comment ont-ils pu passer entre les mailles d’un filet policier resserré grâce à la coopération accrue entre polices et services de renseignements? L’examen de conscience s’annonce rude. Abdelhamid Abaaoud, le présumé responsable des commandos parisiens, était de nationalité belge, tout comme Mohamed Abrini, toujours recherché.

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On se souvient aussi de l’assaut donné par les forces antiterroristes belges à Verviers le 16 janvier 2015, où une cellule prête à passer à l’action avait été démantelée. La pire des combinaisons semble être à l’œuvre: un réseau de «petites frappes» belges rouées au trafic d’armes et de faux papiers qui, après avoir basculé dans l’engrenage de l’islam radical, organisent la terreur en hébergeant des «soldats du califat» cachés parmi les migrants. La Belgique avait très mal pris les critiques de la France sur son Etat défaillant, et sur les dangereuses compromissions de nombreux élus locaux avec des groupuscules musulmans plus ou moins radicalisés. Elle s’y retrouve, de fait, confrontée.

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Question, ensuite, sur les moyens mis en œuvre pour débusquer ces terroristes. La Suisse, pays membre de l’espace Schengen, est directement concernée par ces attentats bruxellois. Coïncidence: le dernier avion autorisé à atterrir à Zaventem, mardi matin, venait de Genève. Les explosions survenues dans la capitale belge vont, à coup sûr, pointer toutes les failles qui demeurent encore dans la coopération policière et judiciaire européenne et, en premier lieu, celles du fameux Système d’informations Schengen (SIS), auquel accèdent les policiers et douaniers pour vérifier l’identité des entrants dans cet espace «de liberté et de sécurité». Les données des fichiers nationaux du banditisme n’y sont pas encore connectées. La prolifération de faux documents d’identité complique cruellement la tâche.

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Et le pire serait de croire que le rétablissement strict des frontières changera radicalement la donne: l’exemple de Salah Abdeslam, entouré à la fois d’amis d’enfance et de djihadistes importés, prouve que l’existence de cellules dormantes déjà présentes sur place est une réalité. Ces terroristes peuvent être rudimentaires, mal entraînés. Ils ne forment pas une armée. Mais chacun d’entre eux peut faire des dizaines de victimes avant d’être neutralisé.

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Au pied de la statue de la République, à Paris, un drapeau belge a été rajouté hier, aux côtés des drapeaux tricolores et des centaines de mots de soutien aux victimes des attentats du 13 novembre. Juste en dessous, un cri a été inscrit en grandes lettres: «Même pas peur!». Pas sûr, malheureusement, qu’il reflète, au lendemain de l’horreur bruxelloise, un sentiment si partagé.

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