Terrorisme

Blessée, la Belgique réclame la vérité

Le climat de crise politique qui s’est emparé du pays depuis les attentats a fait remonter en surface de nombreux dysfonctionnements policiers, judiciaires et administratifs

C’est un graffiti bien peu visible, masqué par les barrières de sécurité qui ceinturent la station de métro Maelbeek, proche de la Commission européenne, visée par l’un des deux attentats de mardi. Une seule phrase, écrite sur un papier collé à côté de la devanture du siège voisin du parti de centre droit CD&V, membre de la coalition du premier ministre, Charles Michel: «Vous êtes tous responsables, ne l’oubliez pas!»

Plus qu’un reproche, un avertissement qui n’étonne pas le politologue Dave Sinardet, à deux jours de la grande marche de solidarité, prévue dimanche à 14 heures à Bruxelles: «Ces dernières années, pendant que les nouvelles menaces terroristes islamistes se sont mises à gangrener l’Europe, les politiciens bruxellois poursuivaient leurs «arrangements raisonnables» avec les communautés musulmanes, tout en se déchirant sur tel ou tel arrondissement électoral francophone ou néerlandophone», déplore-t-il, en marge d’une intervention radiophonique. A quand, donc, l’examen de conscience? «Maintenant, même si l’on est tous blessés et assommés, personne ne comprendra si on recommence comme avant», tonne un député flamand, en marge de la réunion en urgence de la commission «terrorisme» du parlement fédéral, devant laquelle a planché vendredi le chef du gouvernement.

Pas sûr, pourtant, qu’il soit entendu et que l’énorme choc des 31 morts et 270 blessés suffise à bousculer cette ancestrale usine à compromis qu’est la Belgique. Certes, les ministres de la Justice et de l’Intérieur ont remis, dans la nuit de mercredi, leur démission à Charles Michel – qui les a refusées – pour assumer la responsabilité du fiasco policier et judiciaire autour d’Ibrahim el-Bakraoui. L’aîné des deux frères kamikazes, condamné en 2010 à 9 ans de prison, avait été libéré sous condition en octobre 2014, avant de partir vers la Syrie, d’être appréhendé en juillet 2015 à Gaziantep, à la frontière turquo-syrienne, et d’être enfin renvoyé par la police turque vers les Pays-Bas, pour rejoindre ensuite Bruxelles.

Une alerte? Un signalement? La mise en place d’une filature pour débusquer ce gangster recherché qui s’était remis à fréquenter d’anciens complices? Rien. «Il y a du vrai dans ce «Tous responsables!» reconnaît Dave Sinardet, défenseur d’un «devoir de vérité». Problème: l’écheveau belge, même ensanglanté, est compliqué à démêler: «L’Etat, en Belgique comme ailleurs en Europe, est souvent en retard par rapport aux gens que nous combattons, notamment en ce qui concerne l’utilisation d’Internet», estime Hans Bonte, le maire de Vilvorde, au nord de Bruxelles, où un programme de déradicalisation a été mis en œuvre.

Parallèle avec le Palais de justice

Certains observateurs refusent d’ailleurs d’embrayer sur le flot des critiques des médias sociaux. «Si nos décisions sont lentes, la complexité belge n’a pas que des défauts, nuance Régis Dandoy, de l’Université catholique de Louvain. Nos structures nous permettent de rester ensemble: La démocratie est bien vivante. Les institutions fonctionnent.» Une voix malgré tout isolée. Laurent Brihay, directeur du Press Club, en plein cœur du quartier européen, ose, lui, le parallèle avec l’échafaudage qui, depuis plus de vingt ans, ceinture le colossal Palais de justice de Bruxelles où les magistrats antiterroristes enquêtent dans des bureaux d’un autre âge. «On ne sait plus qui tient quoi, ironise-t-il: le bâtiment ou les tubes d’acier. En sachant que les travaux de rénovation du palais, bien trop coûteux, sont sans cesse différés.»

Il y a surtout ce slogan, «Tenir Bon!», sur fond du drapeau belge tricolore, que beaucoup emporteront avec eux dimanche, pour dire leur rejet de la terreur et de la haine sur le pavé bruxellois. Des dizaines de milliers de manifestants sont attendus. «Ça veut dire quoi tenir?» interroge Michel, agent immobilier, propriétaire d’un appartement à Molenbeek, dont il conteste la réputation de sanctuaire djihadiste. «Moi et mes voisins musulmans, nous pouvons tenir bon ensemble si on arrête de tolérer l’intolérable, de laisser ces petites frappes paumées et radicalisées semer la peur dans le quartier.»

Un avocat proche de Sven Mary, le défenseur haut en couleur du djihadiste Salah Abdeslam arrêté le 18 mars, s’avoue moins convaincu. La paupérisation des forces de police restera un problème, prédit-il, malgré 400 millions d’euros de rallonge budgétaire. La classe politique belge attendra, comme partout, que l’ouragan d’émotion se calme: «Le problème est justement que la Belgique a jusque-là tenu bon sans nettoyer ses écuries d’Augias, conclut-il. Ce que nous devons aux victimes, c’est autre chose: le courage d’admettre que, face au terrorisme, nos divisions et nos compromissions sont des brèches meurtrières et irresponsables.»


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